Peut-on faire une analogie et comparer l’État à un navire conduit par un capitaine. Peut-on considérer que le capitaine n’a plus besoin de tenir la barre. Pour la navigation, il utilise des procédés de guidage perfectionnés. Ces procédés aident le capitaine à déterminer la position du navire à tout instant, à ajuster sa course en fonction de la dérive, à éviter les obstacles qui apparaissent sur l’écran du radar et à résoudre tout problème. Bref, l'électronique permet, sur le plan des décisions, de résoudre tous les problèmes posés au capitaine du navire. La partie vitale est donc celle qui contient le système de communication. Ce système, mû par l'électronique, permet de résoudre tous les problèmes posés par la conduite du navire. Tout est un effet du jeu d’interaction et rien ne peut être calculé à l’avance. L’idée de l’analogie entre la navigation d’un navire et la prise de décision trouve sa place parmi les stratèges. Pour éviter les erreurs de navigation, le capitaine fait des calculs limitant ainsi les risques. Herman Kahn (1962) 101 , l’un des stratèges les plus influents de la guerre froide, auteur de Thinking about the unthinkable, aborde le problème des conflits limités. Pour l’exemple de la guerre du Vietnam, il prend pour point de départ la notion, développée par Thomas Schelling (1960) 102 , de la compétition des risques. Herman Kahn tente de formuler des principes généraux applicables à toute interaction, caractérisée à la fois par la crainte de l’escalade, la volonté d’éviter des précédents regrettables et la décision de maintenir des limites acceptables. Herman Kahn (1965, p. 25) 103 , avec le concept de navigation à l’estime, élabore par la suite, une échelle de six paliers et de quarante-quatre échelons pour expliquer les actions et les réactions étatiques dans toute une série de scénarios. Avec une logique claire permettant de se déplacer d’un palier à l’autre. L’analyste peut ainsi passer d’une étape à l’autre car il détermine, à l’avance, comment agirait un acteur calculateur maximisant son utilité. La spécificité de son analyse apparaît le plus clairement lorsqu’il examine comment un État conduirait un conflit non seulement conventionnel mais surtout nucléaire.
L’incertitude de la guerre (fog of war), en particulier en cas de frappes nucléaires sur son territoire, ne peut aboutir qu’à des erreurs mutuelles et des inerties bureaucratiques menant au chaos général. Herman Kahn (1960) 104 , n’est pas de cet avis. Il explique : « on surestime systématiquement l’effet de cette incertitude, le manque d’informations, la désorganisation et la paralysie des forces militaires sur le haut commandement. » D’après Herman Kahn, (1965, p. 25) 105 , dans un conflit de ce type, il est toujours possible pour le centre opérationnel de “naviguer à l’estime”. Cette expression, utilisée par les marins, fait référence à la possibilité pour le capitaine d’un navire, de déterminer sa position par simple calcul, uniquement en connaissant sa position de départ et la nature de son environnement, et en utilisant ses instruments de navigation. Kahn précise « le commandant ou le décideur, connaît vraisemblablement les raisons qui ont mené à la guerre et les principales caractéristiques de sa situation au moment où celle-ci a éclaté ; si ces informations n’étaient pas disponibles au moment du déclenchement de la guerre, il est probable qu’elles le deviendront. » (…) « À partir de là, le décideur même sans aucune information sur son adversaire, au pire coupé du monde, gardera vraisemblablement une idée assez précise sur le déroulement des événements, et parce qu’il connaît la logistique, les forces et les contraintes de son adversaire, il conservera une estimation suffisamment pertinente sur ce que ce dernier tente d’accomplir, pour pouvoir se mettre à sa place, agir en conséquence et ainsi “naviguer à l’estime”. »
D’après Herman Kahn ce concept de “navigation à l’estime ” entraîne des applications plus larges. Kahn, l’un des plus scrupuleux observateurs de la décision dans le domaine militaire, considère que cette méthode est l’une des plus usitées dans les états-majors, peut-être même la plus usitée. Les scénarios et les war games illustrent la pensée stratégique contemporaine, ils sont devenus des outils courants non seulement en politique étrangère mais aussi dans le monde des affaires ou des campagnes électorales souligne Van Der Heijden Kees (1996) 106 . Ces outils incarnent par excellence le modèle de l’acteur rationnel. Albert J. Wohlstetter (1964, p. 131) 107 , un autre stratège de la guerre froide, décrit ainsi la méthode et le champ d’application d’un des procédés les plus utilisés par la RAND. Ces chercheurs, en effectuant des simulations sur cartes pour mesurer l’efficacité de différentes tactiques de défense, sélectionnent généralement l’une d’entre elles, tentent d’imaginer les parades optimales de l’adversaire, puis, réitèrent l’exercice avec une autre tactique et ainsi de suite. Mais, quelle est la particularité de cette approche ? Selon Wohlstetter : « il s’agit d’essayer de se mettre à la place de l’adversaire en imaginant comment, au mieux de ses intérêts, il inflige à nos forces les pertes les plus sévères possibles ; nous constatons ensuite lesquelles de nos forces se sont le mieux comportées face à cet adversaire redoutable. » D’après les explications de Raiffa Howard (1968) 108 , la question de ce que va faire l’adversaire est obtenue en estimant ce qu’un acteur unitaire, rationnel et génial ferait.
Herman Kahn, Thinking about the unthinkable , New York, 1962.
Thomas Schelling, The Strategy of Conflict , New York, Harvard University Press, 1960.
Herman Kahn, On Escalation : Metaphors and Scenarios , New York, Prager, 1965.
Herman Kahn, On Thermonuclear War, Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1960.
Ibid.
Van Der Heijden Kees, Scenarios : The Art of Strategic Conversation , J. Wiley and Sons, 1996.
Albert J. Wohlstetter, “Analysis and Design of Conflict Systems”, in E. S Quade, Analysis for Military Decision , Washington, RAND Corporation, 1964.
Raiffa Howard, Decision Analysis : Introductory Lectures on Choices under Uncertainty , NY, Random House, 1968.