La dissuasion nucléaire, qui intègre des éléments techniques, psychologiques et culturels, est le fer de lance d'une pensée militaire qui s'organise autour d'elle. Les États-Unis distinguent deux formes essentielles de dissuasion : deterrence by punishment qui s'appuie sur la menace de représailles et deterrence by denial qui élève le niveau des forces afin de décourager l'adversaire de se lancer dans une stratégie des moyens. L'une de ses illustrations concrètes est la conception américaine de la Destruction Mutuelle Assurée qui a été utilisée, avec le succès que l'on connaît, contre l'ex-Union soviétique. L'équipe de McNamara a aussi introduit le concept de flexible response qui, par sa riposte graduée permet d'étendre la défense d'un état à celle de ses alliés. En France, Pierre Gallois et Lucien Poirier, à l'encontre des idées de Raymond Aron, ont conçu la dissuasion proportionnelle, dite du faible devant le fort. Cette doctrine est valable si les dommages infligés à l'ennemi excèdent la valeur de l'enjeu. Elle permet dans ce cas, de neutraliser l'action d'un adversaire potentiellement fort. Il s'agit donc d'une approche qui n'est pas basée sur la quantité de l'armement mais sur la qualité des cibles visées par les représailles. Elle nécessite pour cela, une capacité dite de Seconde frappe. Raymond Aron (1962) 164 , compare les relations internationales à un match de foot, avec des règles précises. De même, on peut comparer l’un des éléments des rapports entre les nations -la dissuasion- à un jeu d’échecs. Car d’un point de vue cognitif, les différentes formes sont analogues à celles que nous retrouvons dans le jeu d'échecs, qui semble concentrer en lui des points essentiels de la stratégie.
Le “mat” n’étant pas le but recherché par l’arme nucléaire, la dissuasion est alors l'équivalent d’une partie nulle. Ainsi, la répétition de coups de pions, se compare à la conception de la stratégie de la DMA.Alors que la partie nulle se compare à la stratégie de dissuasion elle-même. Aussi, les coups qui précèdent le mat, représentent à leur manière les moyens techniques mis en place pour neutraliser l'attaque de l'adversaire mais surtout pour le convaincre de son inutilité. Les moyens sont visibles, mais non la stratégie. De même, pour la dissuasion, l’élément fondamental pour son efficacité est l'information donnée à l'adversaire sur les moyens dont dispose le dissuadant. Car la connaissance qui engendre un raisonnement -avec des méta-informations- ne peut à lui seul, mener au but recherché. Cette connaissance, peut aboutir non seulement à un statu quo mais parfois à une conclusion défavorable pour l'attaquant. Ces éléments d’information et ces Meta Datas, sont virtuels et neutralisent le réel. La dissuasion est donc la preuve que la maîtrise des réalités se trouve au sein d'une théorie mentale loin d’une base concrète.
Théoriquement, c’est un moyen efficace pour affronter la réalité. C’est ce qui renvoie au concept de la virtualité utilisé par David Cumin et Jean-Paul Joubert (2003) 165 , qui expliquent que la fin de la guerre froide a eu pour effet de relancer le processus de désarmement. Tel est le cas du Japon ou encore de l’Allemagne. Le concept de virtualité a été repris et développé par M. Mazarr afin de plaider la cause d’une « dissuasion nucléaire sans armes nucléaires » soulignent David Cumin et Jean-Paul Joubert. Concrètement, en ce qui concerne le Moyen-Orient, les challengers peuvent ainsi considérer la bombe israélienne comme virtuelle et sans existence. C’est ce qui peut inciter certains à fermer les yeux sur la crédibilité des menaces israéliennes, comme le cas de Sadate en 1973, et Saddam Hussein en 1991. L’ambiguïté israélienne place la dissuasion au rang de ces réalités virtualisées. Par conséquent, cette existence se place, pour certains acteurs de la région, plus sur un terrain virtuel que réel. De ce point de vue, l’ambiguïté nucléaire israélienne rend la dissuasion moins efficace. Michael J. Mazarr (2002) 166 , reprend l’idée formulée par Jonathan Schell (1984) 167 , d’une abolition des armes atomiques par leur virtualisation progressive sous la forme d’une dissuasion sans armes : weaponless deterrence, d’une dissuasion en filigrane ou d’une récessive deterrence, selon l’expression de Jaswant Singh (1998, pp. 41-52.) 168 , pour qui le nucléaire est une autre forme d’apartheid. Ces propositions s’inscrivent dans le nouveau courant abolitionniste américain ( 169 ), apparu depuis la fin de la guerre froide sous l’impulsion de la nouvelle politique de non prolifération et de sortie du nucléaire au profit de BMD (Ballistic Missile Defense) du conventionnel sophistiqué, de la RAM ( 170 ).
En ce qui concerne le cas israélien, Devin Hagerty lie la dissuasion virtuelle “virtual deterrence“, à l’opacité nucléaire. Il utilise pour cela, la formule VDNES (Virtual Deterrence Nuclear End-State), pour désigner l’ambivalence nucléaire des Israéliens, et avant eux les Indiens et les Pakistanais. Selon Devin Hagerty, l’opacité assure une dissuasion tout en bénéficiant d’une posture particulière, et pour les Israéliens la dissuasion s’inscrit dans le fondement de la politique sécuritaire de l’État hébreu. Mais, Saddam Hussein remet en question le succès de cette politique de dissuasion explique Devin Hagerty (1997) 171 . Kenneth Waltz (1997) 172 , l’une des figures de l’école néo-réaliste note que la thèse abolitionniste et la virtualisation du nucléaire semble donner un avantage substantiel. En apparence, explique Kenneth Waltz. Car d’après lui, dès qu’un pays se remet à produire des armes, les autres voisins suivent. Kenneth Waltz (1979) 173 , développe alors la thèse “proliférationniste”tendant à dire More Arms is Better. Toutefois, les défenseurs de la théorie de la dissuasion, comme Gerald M. Steinberg (1995) 174 , tendent à prendre Israël et le conflit de 1973, comme l’exemple de la réussite de la dissuasion. Selon ce postulat, l’attaque des Égyptiens et Syriens en 1973, a apparemment été limitée par la dissuasion israélienne. Mais, pourquoi l’attaque a tout simplement eu lieu ? La réponse à cette question démontre, pour un grand nombre de chercheurs, que Sadate, en défiant Israël, a prouvé l’échec de la dissuasion israélienne. C’est ce que nous allons voir tout au long de ce travail et notamment lors de la troisième partie consacrée particulièrement à la dissuasion israélienne.
Mais avant d’aborder cette question, voyons maintenant comment les Israéliens ont œuvré pour développer la bombe atomique. C’est l’objet de la première partie de cette thèse. Consacrée exclusivement à l’historique des armes nucléaires israéliennes depuis 1955, cette partie se compose de trois grands volets. Le premier est factuel et dédié aux démarches israéliennes dès 1955. Le deuxième est un regard porté sur la décennie dite critique, (1959-1969), et notamment durant les trois administrations américaines (Eisenhower, Kennedy et Johnson). Le troisième volet est analytique. Il est centré sur les trois conflits armés majeurs entre les Arabes et les Israéliens (1956, 1967 et 1973).
Raymond Aron, Paix et guerre entre les Nations, Paris, Calmann-Levy, 1962, 794 pages.
David Cumin, Jean-Paul Joubert, L e Japon : Puissance nucléaire . Paris, l’Harmattan, 2003.
Michael J. Mazarr, Nuclear Weapons in a Transformed World: The Challenge of Virtual Nuclear Arsenals, London, Macmillan Press, 1997.
Jonathan Schell, The Abolition, New York, Knopf, 1984.
Jaswant Singh, “Against Nuclear Apartheid”, Foreign Affairs, septembre/octobre 1998.
Courant très différent des anciens courants pacifistes.
RAM (Révolution dans les Affaires Militaires).
Devin Hagerty, “Virtual Nuclear Deterrence and the Opaque Proliferants”, in Michael J. Mazarr, Nuclear Weapons in a Transformed World: The Challenge of Virtual Nuclear Arsenals , London, Macmillan Press, 1997.
Kenneth N. Waltz, “Through on Virtual Nuclear Arsenals”, in Michael J. Mazarr, Nuclear Weapons in a Transformed World: The Challenge of Virtual Nuclear Arsenals, London, Macmillan Press, 1997.
Kenneth N. Waltz, Theory of international politics , New York, Random House, 1979, 251 pages.
Gerald M. Steinberg, “After the NPT Extension: Israel Policy Option”, IGGC, Newsletter Vol 11, N. 2, juin 1995.