Chapitre II : la CIA

Dès son arrivée au pouvoir en 1953, le Président américain Eisenhower donne la priorité à l’espionnage aérien en direction de l’Union soviétique (Annexe 13) 252 . La deuxième étape est de développer un programme de reconnaissance via le fameux avion U-2 qui peut voler durant onze heures et couvrir une distance de plus de 15000 Km de haute altitude. Cet avion livré par Lockheed Corporation, à l’armée américaine le 25 juillet 1955, est opérationnel le 4 juillet 1956 sur une base américaine en Allemagne de l’Ouest (Annexe 14) 253 . Les missions des avions des reconnaissance U-2 sont de photographier des cibles soviétiques. Le premier avion de reconnaissance américain Lockheed U-2 est abattu au-dessus du territoire de l’Union soviétique en 1960 ( 254 ). Un mois plus tard, l’administration Eisenhower lance un programme qui succède à celui des U-2 (Annexe 15) 255 . D’autres avions U-2 sont opérationnels à partir d’une base militaire en Turquie ou encore à partir de l’Inde, du Pakistan et de la Norvège (Seymour Hersh, 1991), (Warner Farr, 1999) 256 . Le Moyen-Orient est l’une des zones photographiées par les U-2, relayés ensuite par le satellite de reconnaissance Corona, lancé en août 1960. L’un des premiers rapports des photos prises par Corona, en septembre 1960 englobe lui aussi la zone du Moyen-Orient (Annexe 16) 257 , et chaque pays de la zone couverte par Corona a son propre code, selon le rapport de mission de septembre 1960 (Annexe 16, p. 124) 258 . C’est grâce à des photos prises par les avions U-2 que les Américains commencent à voir les indices d’une activité inhabituelle de construction sur le site de Dimona. Les premières photos sont prises en 1958, par les avions de reconnaissance U-2. Ils prennent les photos du site en construction mais n’identifient le site comme suspect que deux ans plus tard en 1960. Mais durant les trois années, le site n’a pas échappé aux yeux de la CIA. Du côté israélien, on fait savoir, en premier temps, que le site est une usine de textile, puis une station d’agriculture ou encore une usine de métallurgie. C’est en 1960, que Ben Gourion annonce que le site abrite bel et bien un réacteur nucléaire mais dont les buts sont civils (Federation of American Scientists) 259 .

Les interprétations qui donnent lieu à un suivi constant des travaux sur le site, montrent d’abord un site qui ressemble à un lieu de test de munitions. Ensuite, quelques mois plus tard, les photos font paraître un creusage important de grande profondeur. Puis, vers la phase finale, les photos du site montrent bien la forme circulaire du bâtiment et le dôme. Les photos montrent de toutes évidences, qu’il s’agit d’un réacteur nucléaire. Le service photos de la CIA soumet ses analyses des photos du site de Dimona à la fois, à la Maison Blanche et au département d’État, vers la fin de l’année 1958 et au début de 1959. Mais, l’absence de documents écrits provoque une difficulté pour tracer les briefings des responsables de la CIA et de la Maison Blanche à ce sujet. Il n’y a aucun document rendu public à ce propos, et les documents ou les photos prises par les avions U-2 ou le satellite Corona, ne sont ni classés ni transcrits. Les experts d’analyse d’images prises par les avions U-2, comme Arthur C. Lundahl ainsi que son collègue Dino A. Brugioni, ne se trompent pas sur le contenu des photos, rapporte Seymour Hersh (1991). Tous deux n’ont pas de doute sur le fait qu’Israël est en phase de construire un réacteur nucléaire. Eux, comme leurs collègues, accordent à Israël le droit d’exister mais ils sont également persuadés qu’une bombe israélienne déstabiliserait le Moyen-Orient. Ils sont aussi convaincus qu’ils ont entre les mains une dynamite politique, et ils optent pour la politique de wait and see (Seymour Hersh, 1991, p. 54) 260 . Avner Cohen (1998) 261 , note que lors des briefings habituels sur les photos prises par les avions U-2, l’expert Arthur C. Lundahl commence à détailler le contenu de chaque photo par étapes. Il commence d’abord, par un rapport rapide d’état des lieux, avec des illustrations de photos du réacteur de Dimona. Puis, il fait des rapports, basés sur ces photos prises du site de Dimona. Ces photos suivent l’état d’avancement des travaux au fil des semaines. Lundhal répond à quelques questions du directeur de la CIA, Allen Welsh Dulles ( 262 ), ainsi que du Secrétaire d’État américain, John Foster Dulles ( 263 ). Il raconte que cela s’arrête à ce niveau sans aucune suite (Michael R. Beschloss, 1986) 264 . Lundahl raconte aussi que durant les années suivantes, il n’y aura pas de questions supplémentaires sur le suivi de cette affaire. « Par la suite jamais personne n’est venu vers moi en me demandant la suite de mes rapports (…) Depuis, je n’ai plus jamais été sollicité pour effectuer un suivi sur quoi que ce soit en rapport avec le briefing sur Israël » explique Arthur C. Lundahl, lors d’une interview avec Seymour Hersh (1991, p. 54). Les U-2 continuaient de survoler le désert de Néguev et le site de Dimona. Les Américains ont alors la certitude que les Israéliens sont au courant du survol des U-2 et qu’ils (les Israéliens) n’apprécient pas cette démarche. Brugioni exprime sa fascination pour la construction du complexe de Dimona et raconte qu’ils ont suivi les différentes étapes de construction, qu’ils ont vu le site s’élargir et que la Maison Blanche montre une attitude mystérieuse à ce sujet. « Pas une seule question lors des briefings, seulement un merci et une phrase typique : cela ne sera pas disséminé n’est-ce pas ? C’était cette attitude sans plus » (Seymour Hersh, 1991, p. 55). Dino A. Brugioni, l’autre expert d’analyse des photos prises par les avions U-2, prépare, à son tour, les éléments des briefings présidentiels et les fournit à Arthur C. Lundahl. Brugioni sait que l’Intelligence sur Israël monte jusqu’au sommet. « Ce qui avait été étrange pour moi, raconte Brugioni dans son ouvrage, «c’est que je n’ai jamais compris si la Maison Blanche voulait qu’Israël se dote de l’arme nucléaire ou pas ? Mais deux énormes trous artificiels dans le désert avec des quantités énormes de mètres cubes de sable à évacuer cela ressemble fort à ce qui se passait lors de la Deuxième Guerre mondiale en construisant des usines souterraines qui permettait aux Allemands de mettre leurs usines à l’abri des bombardements des alliés. » (Dino A. Brugioni, 1989) 265 .

Notes
252.

Annexe 13, Rapport J. H. Carter, directeur adjoint, Lockheed Corporation, Strategic Reconnaissance, 30 novembre 1953. Source : National Security Archive, Electronic Briefing Book, N. 74, Jefferey T. Richelson, octobre 2002.

253.

Annexe 14, Herbert I. Miller, Memorandum for : Project Director, Subject: Suggestions Intelligence Value of AQUATONE, 17 juillet 1956. Top secret, 3 pages. Source : National Security Archives. CIA 2000 release.

254.

Pour des détails sur le premier avion de reconnaissance américain Lockheed U-2 abattu au-dessus du territoire de l’Union soviétique en 1960, consulter le Foreign Relations of the United States 1958-60, Volume X, May - July 1960 : The U-2 Airplane Incident.

255.

Annexe 15, Memorandum A. J. Goodpaster, 2 juin 1960. Source : Dwight D. Eisenhower Library.

Consulter à ce propos le site internet de la CIA et notamment les documents relatifs à l’espionnage soviétique : Hoover to Brigadier General A. J. Goodpaster, USA, 23 May 1960, Dwight D. Eisenhower Library, White House Staff Secretary Files (Subject Series), “Expose of Soviet Intelligence,” box 23 [Table of Contents and Appendixes not included].

256.

LTC, Warner D. Farr, U.S. Army, “The Third Temple’s Holy of Holies: Israel’s nuclear weapons”, The Counterproliferation Papers, Future Warfare Series No. 2 USAF Counterproliferation Center, Air War College, Air University, Maxwell Air Force Base, Alabama, Septembre 1999.

257.

Annexe 16, Photographic Intelligence Center, CIA, Joint Mission Coverage Index: Mission 9009, 18 August/september 1960, Source : Kevin C. Ruffner (ed.), CORONA : America’s First Satellite Program (Washington, D.C.: CIA, 1995).

258.

Ibid.

259.

Federation of American Scientists, Weapons of Mass Destruction, Israel’s Nuclear Weapons.

260.

Seymour M. Hersh, The Samson Option: Israel's Nuclear Arsenal and American Foreign Policy , New York, Random House, 1991, 354 pages.

261.

Avner Cohen, “Israel and the Evolution of the US Nonproliferation Policy, The Critical Decade, 1959-1969”, Center for Nonproliferation Studies, The Nonproliferation Review, Vol: V, N° 2, hiver 1998.

262.

Allen Welsh Dulles, est directeur de la CIA de 1953 à 1961.

263.

John Foster Dulles, est Secrétaire d’État de 1953 à 1959. Il est le grand frère de Allen Welsh Dulles.

264.

Michael R. Beschloss, Mayday: Eisenhower, Khrushchev and the U-2 Affair , New York, Harper & Row, 1986.

265.

Dino A. Brugioni, “The Serendipity Effect of Aerial Reconnaissance”, Interdisciplinary Science Review, vol. 124, N. I, 1989.