La démission de McCone

C’est suite à un article de presse que le public et les décideurs américains sont informés de ce qui se passe à Dimona. Cet article, signé par John W. Finney ( 277 ), apparaît à la “Une ” du New York Times, le 19 décembre (1960) 278 . Il informe l’opinion publique américaine de ce qu’Arthur C. Lundahl et Dino A. Brugioni (de la CIA-PIC) rapportent à la Maison Blanche depuis plusieurs années. Finney publie des informations qui lui sont avancées par le Républicain et businessman californien John Alex McCone, Directeur de l’AEC (Atomic Energy Commission). Finney explique dans son article, que John A. McCone est très en colère. « Ils nous ont menti », explique McCone en parlant des Israéliens ( 279 ). À la question du journaliste : qui vous a menti ?, la réponse de M. McCone est : « les Israéliens. » (…) « Ils nous ont fait croire que l’usine était une usine chimique alors qu’en réalité c’est une centrale nucléaire. Nous avons des informations d’Intelligence prouvant que les Israéliens ont construit secrètement un réacteur nucléaire dans le désert de Néguev, avec l’aide des Français. » M. McCone demande alors au journaliste Finney, de rendre l’affaire publique, car il a l’impression que les Américains n’apprécieraient pas que les Israéliens leur mentent.

Cet article laisse derrière lui un malaise profond parmi les décideurs américains, avec l’impression qu’ils ont été écartés par deux de leurs alliés : les Français et les Israéliens. Le jour même de la publication de l’article, le New York Times avance l’information selon laquelle M. McCone va démissionner. Quelques jours plus tard le 10 janvier 1961, John Alex McCone annonce -en direct lors d’une interview télévisée sur la chaîne NBC dans l’émission hebdomadaire du dimanche, Meet the Press-, sa démission de sa fonction à la tête de l’AEC ( 280 ). John A. McCone, qui remplace, en juillet 1958, Walt Elder travaille avec Arthur C. Lundahl et Dino A. Brugioni qui régulièrement informent la Maison Blanche des activités et le progrès des travaux à Dimona. À la fin de 1960, les travaux de Dimona sont avancés et le dôme du réacteur commence à être visible par les passants sur les routes du désert de Néguev. Et à partir de mai 1960, les avions américains U-2 peuvent prendre des photos aériennes du réacteur. Les Américains préoccupés par la question de la prolifération nucléaire, commencent une série de discussions avec l’ambassadeur israélien Avraham Harman ( 281 ), qui insiste sur le fait que Dimona n’est qu’un centre de recherche (Avner Cohen, 1995) 282 . Le 2 décembre, le départment d’État établit qu’une installation importante et significative est construite près de Beersheba dans le désert du Néguev ( 283 ). En octobre 1960, le Department of State demande à l’ambassade de Paris de lui fournir toute information concernant la coopération entre la France et Israël. Le 24 novembre, un télégramme quitte l’ambassade américaine à Paris à l’intention à l’USAEC (U.S. Atomic Energy Commission). Le représentant de l’USAEC écrit qu’un des membres du Commissariat français de l’énergie atomique lui assure (premier paragraphe de la lettre), que le CEA n’a pas de coopération avec les Israéliens dans le domaine nucléaire (Annexe 10) 284 . Suite à une réunion des membres du NSC (National Security Council), et suite à la demande de la Maison Blanche, les États-Unis notifient à la France, une protestation officielle. C’est alors que débute ce que beaucoup considère comme l’affaire ‘’French connection’’. Les Américains, pensent que le site de Dimona est suffisamment grand pour qu’il ne soit pas uniquement destiné à un simple centre de recherche. Couve de Murville, le ministre français des Affaires étrangères, lors d’une visite à Washington, assure le département d’État américain qu’il n’y a pas de raisons d’inquiétude. En novembre 1959, un rapport de 10 pages de la CIA détaille et donne une analyse du potentiel du programme nucléaire français bien avancé pour la production de la bombe atomique et la mise en place des tests nucléaires. Ce rapport ne fait aucune référence à une présence d’experts israéliens lors des essais nucléaires français. Il est à souligner que certaines parties du rapport sont rendues illisibles (Annexe 18) 285 .

Notes
277.

Journaliste reporter travaillant pour le New York Times en 1960, pour lequel il suit l’évolution de la centrale de Dimona.

278.

John W. Finney “U.S. Hears Israel Moves Toward A-Bomb Potential”, New York Times, p. I, 19 décembre 1960.

279.

John Alex McCone est directeur de l’AEC entre 1958 et 1960. Nommé par le Président Kennedy comme directeur de la CIA entre 1961 et 1965, il est décédé en 1991 à la suite d’une longue maladie.

280.

New York Herald-Tribune, 10 janvier 1961.

281.

Avraham Harman. Ambassadeur israélien aux États-Unis de 1958 à 1968.

282.

Avner Cohen, “Most Favored Nation”, The Bulletin of Atomis Scientists, Janvier/Février 1995, Vol.51, No.1, 1995.

283.

Memorandum from Secretary of State Dean Rusk to President John F. Kennedy, 30 janvier 1961. Source : John F. Kennedy Library, POF ; Israel, Box 119a.

284.

Annexe 10, Clarifications de l’Ambassade américaine à Paris sur la construction du réacteur de Dimona. 22 novembre 1960. National Security Archive, Nonproliferation collection.

285.

Annexe 18, The French Nuclear Weapons Program, Scientific Intelligence Report, Central aintelligence Agency, Office of Scientific Intelligence, 13 novembre 1959, 10 pages. Source : National Security Archive, autorisé suite au Freedom of Information Act Request.