Les politiques nucléaires de l'administration Eisenhower, basées sur deux orientations majeures : d’une part, l’énergie nucléaire, avec la stratégie de l’Atome pour la Paix, d’autre part, les armes nucléaires par la mise en place d’EURATOM pour la coopération nucléaire entre les alliés, génèrent un climat donnant lieu à un blocage et une panne de la politique contre la prolifération nucléaire. Cela explique en partie les manques de l'administration américaine pour interpréter correctement les nombreux signaux et indicateurs montrant qu’Israël pourrait développer un programme d'armement nucléaire. Quelques fonctionnaires d'Intelligence vont même jusqu’à croire que le Président Eisenhower lui-même est peu disposé à prendre une action politique contre Israël, même lorsque des pièces de conviction claires et évidentes lui sont présentées. Ces fonctionnaires de l’administration américaine ont interprété ce manque d'action comme permettant tacitement aux Israéliens de développer les armes nucléaires. L’État hébreu a certainement délibérément tiré profit de ce climat d’inertie pour consolider ses efforts de dissimulation et a réussi ainsi à maintenir le projet de Dimona en secret pendant les trois longues années de sa construction 1957-1960. Là, nous nous trouvons au cœur de la question de fond : pourquoi Washington a t-il eu les yeux fermés ? Il n’y a que des suppositions. Nous touchons ainsi le cœur de l'épisode le plus intrigant dans le feuilleton de Dimona. Celui qui montre le mieux le formidable échec dans le traitement des données d'Intelligence concernant les activités nucléaires israéliennes. Quel est le destin des photographies aériennes prises très tôt du site de Dimona ? Il n’y a pas réponse. Que sont devenues ces photos ? Elles ne sont pas trouvables. Avner Cohen (1998) 357 , qui relate de manière assez détaillée cette question explique qu’au début de 1958, les États-Unis se sont rendus compte, par des vols aériens de reconnaissance de la CIA, U-2, des activités de construction extraordinaire en cours sur le site de Dimona. Arthur C. Lundahl, directeur du centre photographique d'intelligence de la CIA (National Photographic Interpretation Center), va personnellement, au début de l’année 1958, donner des informations au Président Eisenhower (Michael Beschloss, 1986) 358 . D'autres fonctionnaires font de même et expliquent ce qui se passe à Dimona. Dino A. Brugioni, l'un des adjoints de Lundhal, raconte que le fait que la Maison Blanche ou le Department of State ne s’y intéressait pas était incompréhensible. Le manque de réaction ou encore d’une décision politique de la part du Président Eisenhower et de Lewis Strauss, directeur d'AEC (Atomic Energy Commission), a stupéfié A. C. Lundahl, écrit Dino Brugioni (1989) 359 . Le service de la CIA/PIC (CIA Pictures) n'a pas été sollicité pour fournir d'autres photographies de l'emplacement, encore moins pour présenter un suivi de ce dossier, contrairement à ce qui était attendu. C’est inhabituel pour un consommateur et un client enthousiaste de l’Intelligence comme le Président Eisenhower. C’est tout à fait peu commun. Lundahl et Brugioni restent avec un sentiment particulier. Ils expliquent cette situation comme, peut-être une volonté de la part du Président Eisenhower, de laisser les Israéliens poursuivre leur programme d’armes nucléaires, écrit Avner Cohen (1998) 360 .
Avner Cohen, Israel abd the Bomb , 1998, chapitre 5.
Michael R. Beschloss, Mayday: Eisenhower, Khrushchev and the U-2 Affair , New York, Harper & Row, 1986.
Dino A. Brugioni, “Serendipity Effect of Aerial Reconnaissance”, Interdisciplinary Science Review, Vol. 124, N°.1, 1989.
Dino A. Brugioni, interviewé par Avner Cohen le 12 mars 1996, 9 avril 1997, et les 11 et 25 juillet 1997.