De retour de leur visite d’un jour, les deux scientifiques exposent, le 25 mai 1961, leurs conclusions à des officiers du département d'État et ces derniers écrivent le rapport de la visite. Dans son rapport du 26 mai 1961, le Department of State souligne, que ce site est sensible et une telle visite a été utile pour apaiser les inquiétudes soulevées sur le plan international. Le rapport ( 419 ), note que les scientifiques expliquent qu’ils ont été autorisés à visiter les multiples installations engagées dans la recherche nucléaire, y compris le réacteur de Dimona. Ils se considèrent satisfaits et rien ne leur a été caché. Ils rapportent que le réacteur a un caractère pacifique comme cela a précédemment été décrit aux fonctionnaires des États-Unis par le représentant du gouvernement israélien.
Il est souhaitable, note le rapport, de porter les conclusions et les avis expérimentaux scientifiques suivants à la connaissance du Président, avant sa réunion du 30 mai avec le Premier ministre Ben-Gourion : le réacteur continue à être destiné à des fins civiles et non militaires ; une deuxième visite n’est pas nécessaire avant un an. L'obsession israélienne de la discrétion est regrettable, mais peut être compréhensible en raison des circonstances politiques et des conséquences qu’Israël craint.
Les raisons pour lesquelles Israël souhaite rester discret et garder le secret à ce propos sont les suivantes : (1) un possible boycott par les Arabes des produits israéliens (2) la proximité du réacteur des frontières internationales le rend vulnérable et l’expose au sabotage (3) une conviction selon laquelle la connaissance des Arabes des possibilités scientifiques israéliennes ne serait pas dans l'intérêt national de l'État hébreu. Le point numéro 3 du rapport note que : comme d'autres réacteurs de cette taille et du même caractère, le réacteur israélien peut, par la suite, produire de petites quantités de plutonium militaire. Mais il n'y a aucune évidence actuelle selon laquelle les Israéliens ont à l’esprit la production d’armes. Le point numéro 4 souligne que le réacteur ne sera pas opérationnel avant 1964, bien que ceci ne soit qu’une estimation. Le point numéro 5 note qu’« il y a une évidence de collaboration étroite et un fort appui scientifique français. » Quelques jours après la visite de Dimona et la rédaction du rapport largement favorable aux Israéliens, la réunion du 30 mai 1961, à New York, entre le Président Kennedy et le Premier ministre israélien David Ben Gourion se qualifie de positive (Annexe 64) 420 . Ben Gourion, affirme que le site de Dimona se construit pour des fins civiles, en ajoutant « pour le moment. » Le Président Kennedy, en expliquant son engagement ferme à la cause de la non-prolifération, n'exerce aucune nouvelle pression sur les Israéliens (Avner Cohen, 1998, pp. 108-111) 421 . La confrontation avec Kennedy que Ben Gourion craignait, n'a pas eu lieu. Le Premier ministre israélien se sent soulagé et le réacteur est dorénavant sauvé, écrit son biographe Michael Bar-Zohar (1987) 422 . Dans la rétrospection, la réunion entre Kennedy et Ben Gourion démontre les faiblesses et l'inefficacité de l'approche bilatérale américaine pour traiter le cas du nucléaire israélien, note Avner Cohen (1998) 423 .
Kennedy exige et obtient une visite américaine de Dimona pour vérifier les engagements verbaux de l'État hébreu. Il lui est difficile de remettre en cause le rapport de l'AEC. De toute manière, vu les conditions et les modalités de la visite, l’efficacité de celle-ci pourrait être remise en cause. C’est ce que fait la CIA. Les renseignements américains ont senti, dès le début, qu'une visite d'une journée par deux ou trois scientifiques de l’AEC, sous escorte israélienne stricte, n'était pas la meilleure manière d’inspecter les activités secrètes, encore moins celles faites avec les plus grands soins. Dans ces conditions, il est très peu probable que les scientifiques américains trouvent de contraste entre ce qu’Israël indique aux États-Unis et ce qu’il mène réellement. Plusieurs années après, McGeorge Bundy (le Conseiller de la Sécurité Nationale de Kennedy) écrit que de telles visites « aussi sérieuses et rigoureuses n'ont pas été conduites comme elles auraient dû l’être, pour obtenir de vrais résultats. » (McGeorge Bundy, 1990, p. 510) 424 .
Document du Department of State, rédigée par Lucius D. Battle, Secrétaire exécutif à l’assistant spécial du Président chargé des affaires de Sécurité Nationale McGeorge Bundy au sujet de la visite des scientifiques américains du réacteur de Dimona (MM. U. M. Staebler et J. W. Croach).
Annexe 64, Memorandum of Conversation Between President Kennedy and Prime Minister Ben Gurion. 30 mai 1961. Source : Foreign Relations, 1961-1963, Volume XVII, Near East, 1961-1962, Documents (45-65).
Avner Cohen, Israel and the Bomb , NY, Colombia University Press, 1998.
Michael Bar-Zohar, Ben Gurion , Tel-Aviv, Zmora Bitan, Volume 3, 1987.
Avner Cohen, “Israel and the Evolution of the US Nonproliferation Policy, The Critical Decade, 1959-1969”, Center for Nonproliferation Studies, The Nonproliferation Review, Vol: V, N° 2, hiver 1998.
McGeorge Bundy, Danger and Survival , Ontario, Random House of Canada, 1990, 735 pages.