Le Président Kennedy discute constamment avec les responsables israéliens au sujet de la centrale nucléaire. Il a toujours des réponses évasives. En avril 1963, Shimon Pérès se trouve aux États-Unis pour discuter de la vente de missiles Hawk (Annexe 53) 440 . Lors d’une rencontre à la Maison Blanche avec Shimon Pérès, alors vice-ministre de la Défense, le Président Kennedy profite de cette occasion et questionne directement son invité sur les démarches israéliennes qui existent en vue de l’acquisition de la bombe atomique : « une bombe nucléaire israélienne, dit Kennedy, créera une situation périlleuse. C’est pourquoi nous avons intérêt à garder un œil sur vos efforts dans le domaine atomique. Que pourriez-vous me dire à ce sujet ? » Shimon Pérès doit alors fabriquer une réponse sur le champ, ce qui, selon beaucoup, donnera par la suite la couleur de la politique de l’ambiguïté nucléaire israélienne. « Ce que je peux vous dire Monsieur le Président, répond Pérès, c’est que nous n’introduirons pas les armes atomiques dans la région. Nous ne serons certainement pas les premiers à faire cela car nous n’avons pas d’intérêts à le faire » Seymour Hersh (1991, p. 119), (Annexe 53b, pp. 3 et 4 du document -en hébreu) 441 . La graine de l’ambiguïté est semée et Kennedy n’aura plus jamais de réponse claire à ce sujet. La politique d’ambiguïté israélienne vient de naître et cette phrase sera dorénavant la ligne politique des Israéliens par laquelle ils vont échapper à la visibilité qu’on leur demande dans ce domaine. Le 8 mai 1963, un mémorandum (Annexe 69) 442 , est consacré au développement des armes de destruction massive, aussi bien côté israélien qu’égyptien. Il ne fait pas clairement état des capacités nucléaires israéliennes. Une réunion consacrée à Dimona a lieu, par la suite, à la CIA. La semaine suivante, le 13 mai, McCone, directeur de la CIA discute avec le Secrétaire d’État Dean Rusk du programme nucléaire israélien ainsi que de la possibilité que les Israéliens auraient de produire la bombe atomique (Annexe 70) 443 .
Face à la position israélienne, la Maison Blanche va plus loin et on envisage alors des sanctions. Une lettre datée du 5 juillet 1963, moins de deux semaines après qu'Eshkol soit au poste de Premier ministre, Kennedy exprime clairement la possibilité de recours à la sanction la plus forte qu'un Président américain n’ait jamais utilisé contre Israël (Annexe 72, p. 2, fin du 1er paragraphe) 444 . Kennedy fait savoir à Tel-Aviv que si Israël ne permet pas des visites américaines à Dimona dans les conditions émises par les États-Unis, il y aura des conséquences. Le Président américain menace de priver Israël de l'engagement américain d’assurer la sécurité de l’État hébreu. Ces menaces font monter les tensions entre les deux pays au niveau de l’état de crise. Jamais depuis le message du Président Eisenhower à Ben Gourion, au milieu de la crise de Suez en novembre 1956, un Président américain s’est montré si intransigeant envers un Premier ministre israélien. Kennedy fait savoir à son interlocuteur Eshkol que l'engagement et l'appui américain envers Israël pourraient être sérieusement compromis si Israël ne laissait pas les États-Unis obtenir des informations fiables sur ses efforts dans le domaine nucléaire. Dans sa lettre, Kennedy formule des exigences spécifiques vis-à-vis de la façon dont les visites d'inspection de Dimona doivent être exécutées. Puisque les États-Unis n'ont pas été impliqués dans la construction du bâtiment de Dimona et qu’aucun droit ou accord international n'ont été violés, les demandes de Kennedy sont en effet sans précédent. Pour Avner Cohen (1998), elles ont eu un ton d’ultimatum américain.
Annexe 53, Telegram From the Department of State to the Embassy in Israel, Washington, April 4, 1963. Source : Department of State, Central Files, POL ARAB-ISR. Confidential. Drafted by Crawford; cleared by Strong, Talbot, and Slater; and approved by Johnson. Repeated to Amman and Cairo and pouched to Beiruth, Damascus, London, and Jidda. Voir aussi : Memorandum of Telephone Conversation Between the Assistant Secretary State for Near Eastern and South Asian Affairs (Talbot) and the President's Deputy Special Counsel (Feldman) Washington, April 5, 1963. Source : Kennedy Library, National Security Files, Countries Series, Israel, 11/7/63-11/17/63. Confidential. Drafted by Talbot.
Annexe 53b, Rencontre entre Shimon Pérès et Kennedy. Source : Israel State Archive, voir aussi Avner Cohen, Israel and the Bomb , 1998, pp. 118-119 et 234.
Annexe 69, Special National Intelligence Estimate , Foreign Relations, 1961-1963, Volume XVIII, Near East, 1962-1963. Released by the Office of the Historian, Documents 176-208 (239)SNIE 30-2-63. Washington, May 8, 1963.Source : Department of State, NEA/IAI Files: Lot 80 D 102, JPG Master Copy Probe #7 June 1963 (Arms/McCloy). All members of the U.S. Intelligence Board concurred in this estimate on April 10, except the Assistant Director of the Federal Bureau of Investigation who abstained because the subject was outside his jurisdiction.
Annexe 70, Memorandum for the Record, May 14, Central Intelligence Agency, Job 80 D 01285A, DCI (McCone) Files, Memoranda for the Record.
Annexe 72, Lettre de Kennedy au Premier ministre Eshkol, via l’ambassade américaine à Tel-Aviv, 5.juillet.1963. Source : Israel State Archive.