« Concernant Dimona, il n'y a aucune raison d'arrêter les travaux sur le site, mais nous nous sommes mis dans une situation dans laquelle nous ne pouvons pas tirer de bénéfices de tout cela. La question est, devrions nous leur (les Américains) dire la vérité ou non ? Sur cette question j'ai eu des réserves depuis le début de l'interposition américaine. J'ai toujours pensé que nous devons leur dire la vérité et leur expliquer pourquoi. (...) Si nous nions que Dimona existe, alors nous ne pouvons pas l’utiliser comme un élément pour négocier, parce que vous ne pouvez pas négocier autour de quelque chose qui n'existe pas. » Tels sont les propos de Golda Meir, en juin 1963, lorsqu'une impasse se dessine entre Tel-Aviv et Washington. C’est lors d’une discussion réunissant les principales personnalités du ministère des Affaires étrangères pour discuter les possibles issues de cette situation pour le moins embarrassante (Annexe 71, p. 5 -document en hébreu-) 445 .
Dans un effort pour éviter l’impasse, l'Ambassadeur américain, Walworth Barbour explique à Levi Eshkol et à d'autres principaux décideurs israéliens, que la question de Dimona est importante. L’ambassadeur fait valoir les raisons pour lesquelles Kennedy place ce sujet au-delà des relations bilatérales, et relève de sa ligne politique sur le plan international contre la prolifération nucléaire. Barbour plaide aussi pour ne pas interpréter les pressions de Kennedy comme un changement dans les rapports entre les États-Unis et Israël (Avner Cohen, 1995, pp. 159-194) 446 , (Zaki Shalom, 1996, pp. 3-33) 447 . Après des semaines de discussions et des consultations intenses, le Premier ministre Levi Eshkol écrit à Kennedy, le 19 août 1963, acceptant la plupart de ses demandes au sujet des visites de Dimona. En particulier, Eshkol accepte notamment celle selon laquelle des scientifiques américains peuvent conduire des visites périodiques au site de Dimona, notamment avant que le réacteur n’entre dans une phase active. Quant à la fréquence des visites, le Premier ministre israélien la laisse dans le vague, les demandes de Kennedy, étant des visites semestrielles. Dans sa réponse du 26 août, le Président Kennedy écrit : « votre lettre du 19 est la bienvenue », et la crise Dimona se termine par ces accords bilatéraux (Annexe 73) 448 , mais Kennedy sera assassiné trois mois plus tard. Ces échanges s’inscrivent dans la continuité de ceux qui existaient entre le Président Kennedy et le Premier ministre israélien Ben Gourion, et restent dans une impasse au sujet de la centrale de Dimona.
Aucune correspondance entre Kennedy et Ben Gourion n’a jamais été rendue publique. Les réponses de Ben Gourion sont rédigées par le physicien Yuval Neeman, un officier des services israéliens d’Intelligence et directement impliqué dans le programme nucléaire israélien. Yuval Neeman déclare que les échanges n’ont jamais été amicaux et que les lettres de Kennedy ont été brutales. Kennedy refuse, à deux reprises, des demandes de visite formulées par le Premier ministre israélien en avril 1963, suite à la formation de la Fédération arabe entre Syriens et Égyptiens, vécue par Ben gourion comme un réel cauchemar.
Ben Gourion est réellement déçu, et sa réponse suite au refus de rencontre par le Président américain fait allusion au danger qu’il perçoit. Il écrit : « Mr le Président, mon peuple a le droit d’exister (…) cette existence est en danger » en demandant la signature d’un traité de sécurité entre Américains et Israéliens. Cette demande se heurte aussi au refus de Kennedy. Quelques semaines plus tard, le 16 juin 1963,Ben Gourion démissionne de son poste de Premier ministre et en qualité de ministre de la Défense, mettant ainsi fin à 15 ans de règne de l’homme public le plus influent dans l’histoire de l’État hébreu. L’assassinat de J. F. Kennedy en novembre 1963, laisse le dossier de Dimona à l’administration Johnson. Levi Eshkol et Lyndon B. Johnson vont-ils trouver un consensus dans une autre ère pour la suite du programme nucléaire israélien ? C’est ce que nous allons découvrir dans le chapitre suivant consacré à l’administration Lyndon Baines Johnson.
Source : Israel State Archive, Documents obtenus avec le concours du chercheur Avner Cohen.
Avner Cohen, “Israel’s Nuclear History : The Untold Kennedy-Eshkol Dimona Correspondence”, The Journal of Israeli History, N. 16, été 1995.
Zaki Shalom, “Kennedy, Ben Gurion and the Dimona Project 1960-63”, Israel Studies 1, (printemps 1996).
Annexe 73,Telegram From the Department of State to the Embassy in Israel, FRUS, 1961-1963, Volume XVIII, Near East, 1962-1963.