C’est cette guerre qui donne un coup d’accélération au programme nucléaire israélien. En effet, la décision de concrétiser le projet de Dimona émerge de la guerre de 1956, suite à la menace soviétique. Nasser vient, en juillet 1956, de nationaliser le canal de Suez. Paris et Londres attirent Tel-Aviv dans le conflit et l’État hébreu, en quelques jours -début novembre-, met la main sur le Sinaï. Malgré ce bras de force, l’opération s’avère un réel désastre politique pour les Israéliens. Les États-Unis condamnent l’opération ainsi que le recours à la force. Les Nations unies interviennent et imposent un cessez-le-feu. Le sommet de la crise est atteint lorsque le Premier ministre soviétique Nikolai Boulganine fait notifier à Ben Gourion que des missiles soviétiques pourraient toucher des cibles israéliennes. La guerre de 1956, au côté des Britanniques et des Français contre l’Égypte n’a rien changé pour Israël. Le raïs sort avec une victoire politique et une assise large dans le monde arabe. Ben Gourion voit la menace arabe et craint une attaque généralisée par les voisins hostiles à son jeune État nouvellement créé. Le projet de la centrale de Dimona est né avant la crise de 1956. Durant l’expédition de Suez, l’Union soviétique menace Londres, Paris et Tel-Aviv afin de mettre fin à la guerre et oblige Israël à évacuer le Sinaï. La guerre se solde par le retrait israélien et Tel-Aviv sort de la crise avec la volonté de se doter de l’arme nucléaire afin de rivaliser avec l’Union soviétique. Israël accélère ainsi la réalisation de son programme afin de se doter le plus tôt possible de la bombe nucléaire. Le but n’étant pas de dissuader les Arabes mais bien de dissuader Moscou d’imposer sa décision lors d’une crise future.
La crise se termine le 6 novembre 1956 et l’opération franco-britannique visant le contrôle du canal du Suez est vouée à l’échec. Le lendemain, le 7 novembre, la réponse à la menace soviétique sera concrétisée politiquement. Golda Meir et Shimon Pérès alors conseillers de Ben Gourion, rencontrent le ministre français de la Défense, Maurice Bourgès-Maunoury, et Christian Pineau ministre des Affaires étrangères. De cette rencontre, note Avner Cohen (1995) 492 , et par la constatation selon laquelle la France ne peut pas offrir une protection contre une menace soviétique, Shimon Pérès propose le retrait de son pays du Sinaï et Paris offre des garanties de sécurité qui se traduisent par une aide et une assistance nucléaire (Pierre Péan, 1991, pp. 83-84) 493 . Elizabeth Steevens (1995) 494 , note que Moshe Dayan ( 495 ) et Menachem Begin ont la conviction que les deux superpuissances, suite à la crise de Suez, continueront à dicter leur volonté à Israël tant que ce dernier n’aura pas les moyens d’imposer son point de vue. Pour les décideurs israéliens, cela passe par la force nucléaire et notamment par une politique de dissuasion à l’encontre de Moscou. Au début de l’année 1956, la tentative de médiation, entre Nasser et Ben Gourion, amorcée par le Président américain Eisenhower, échoue. Nasser refuse de négocier directement avec le gouvernement israélien et présente des conditions jugées inacceptables par celui-ci. Côté israélien, les tentatives d’un accord sécuritaire avec Washington n’ont pas abouti. En septembre 1956, durant la crise de Suez et en l’absence de protestations internationales à propos de l’accord entre l’Inde et le Canada, Ben Gourion prend la décision de demander à la France, la construction d’un réacteur nucléaire. Il ouvre des négociations secrètes entre Tel-Aviv et Paris conduites par Shimon Pérès et Moshe Dayan (Hugh Tomas, 1966) 496 . Nasser nationalise le canal de Suez en juillet 1956. Les Britanniques et les Français ne restent pas les bras croisés et préparent la campagne de Suez qui aura lieu quelques mois plus tard (fin octobre/début novembre). Shimon Pérès commence alors un marathon de navettes entre Paris et Tel-Aviv en vue de la préparation d’un plan secret de guerre contre l’Égypte. Le chimiste et pionnier nucléaire Bertrand Goldschmidt arrange une rencontre entre Shimon Pérès, Ernst Bergmann et le Commissariat française de l’énergie atomique. Goldschmidt rapporte que Pérès et Bergmann lui demandent de jouer le médiateur afin d’obtenir l’accord de la France de construire un réacteur similaire à celui construit par les Canadiens en Inde. Tout cela est décidé avant la guerre de Suez (Seymour Hersh, 1991, p. 39) 497 . Le 17 septembre 1956, une rencontre a lieu à Paris, regroupant Bergmann, Pérès, Francis Perrin et Pierre Guillaumat chez l’ambassadeur israélien Jacob Tzur. « Nous avions cru que la bombe israélienne allait être conçue contre les Américains » rapporte Francis Perrin.« Non pas pour un emploi contre eux mais plutôt pour dire que si vous ne voulez pas nous aider dans une situation critique, nous allons faire recours à l’arme nucléaire. » Seymour Hersh (1991) 498 , rapporte que Goldschmidt est convaincu que la décision d’aider Israël est prise lors des deux rencontres à la mi-septembre 1956 et donc avant la guerre contre l’Égypte. Notons à ce propos qu’il n’y a aucune trace écrite de ces rencontres et qu’il est impossible de déterminer ce qui s’est passé. Ce qui a été clair, c’est que les Israéliens ont pensé à l’aide française pour la fabrication de la bombe et qu’ils en ont obtenu la promesse six semaines avant la guerre de Suez. Le but de la participation d’Israël dans la guerre du Suez est la destruction de l’armée égyptienne ainsi que sa capacité de soutien au mouvement des Fedayins palestiniens. La stratégie israélienne a aussi comme finalité de détruire le rêve de Nasser visant l’unité arabe.
Avner Cohen, “Most Favored Nation”, The Bulletin of Atomic Scientists, Vol. 51, No. 1, January/February, 1995.
Pierre Péan, Les deux bombes , Paris, Fayard, 1991.
Elizabeth Steevens, “Israeli nuclear weapons: a case study”, New York, Infomanage International, septembre 1995.
Moshe Dayan, né en 1915 à Degania en Palestine, est considéré comme un véritable héros militaire et politique israélien. Il devient membre de la Haganah (milice juive) alors qu’il n’a que 14 ans et lorsqu’en 1939 celle-ci est déclarée illégale, il est emprisonné pour 2 ans. Lorsqu’il est libéré, il perd son œil gauche au cours d’un conflit entre les alliés britanniques et les forces de Vichy. À partir de cet événement, on le surnomma le “général au bandeau noir”. Dès la création de l’État d’Israël en 1948, Dayan est mis à la tête des troupes israéliennes lors de la première guerre israélo-arabe. Nommé chef d’état major de l’armée israélienne, il dirige la Campagne du Sinaï en octobre et novembre 1956. Il abandonne en 1958 l’uniforme et fait son entrée dans la vie politique. Il devient ministre de l’agriculture en 1959. Fidèle à David Ben Gourion, il entre dans l’équipe dirigeante au poste de Ministre de la Défense à la veille de la guerre des Six jours. En collaboration avec le général Rabin, Dayan mène à la victoire israélienne. Il est convaincu que les Arabes ne tenteront pas une autre attaque contre Israël. Après la guerre du Kippour en 1973 (revanche arabe de la guerre des Six jours), Moshe Dayan voit le début du déclin de son prestige et démissionne l’année suivante. Plus tard, le Premier ministre Begin lui offre le poste de ministre des Affaires étrangères qu'il accepte. Il quitte définitivement le gouvernement en 1980 et trouve la mort un an plus tard.
Hugh Thomas, Suez , New York, Harper & Row, 1966.
Seymour Hersh, The samson Option, New York, Random House, 1991, 354 pages.
Voir aussi : R.H.S Crossman “The Prisoner of Rehovot”, in Chaim Weizman : A Biography by Several Hands , New York, Authenium, 1963; Shimon Pérès, From These men , New York, Wyndham Books, 1979 ; Michael Bar-Zohar, Ben Gurion , New York, Adama Books, 1979.
Ibid.