Les conséquences de Suez

Suite à la guerre de Suez en 1956, les Israéliens sortent convaincus que les Français ne pourront pas offrir une sécurité contre une éventuelle agression soviétique. Tel-Aviv parle clairement de la possible aide française dans le domaine nucléaire. L’État hébreu poursuit alors les efforts entrepris durant le printemps 1956 (Avner Cohen, 1995) 504 . À Paris, Guy Mollet, à la tête d’un gouvernement de coalition sous la IVe République depuis janvier 1956, est conscient de la déception des Israéliens suite à la position de Washington. Il sent que la France n’a pas pu tenir ses promesses données avant la guerre de Suez. Il y a là un terrain propice pour un marchandage de la part des Israéliens et une légitimation de demande d’aide nucléaire française. Seymour Hersh rapporte qu’un conseiller de Guy Mollet, surpris par la défaite française, confie après une rencontre avec Shimon Pérès : « je leur dois la bombe. » (Seymour Hersh, 1991, p. 43) 505 . L’accord est resté oral et n’a jamais été rendu public. Le problème de Shimon Pérès par la suite, c’est de continuer ces accords secrets lors de l’arrivée au gouvernement de Maurice Bourgès-Maunoury à la mi-1957.

Pérès arrive tout de même à convaincre Christian Pineau, ministre français des Affaires étrangères du gouvernement Maurice Bourgès-Maunoury, que le réacteur sera utilisé à des fins civiles. Christian Pineau donne le feu vert malgré le vote, à l’Assemblée Nationale, d’une motion de censure contre le gouvernement de Maurice Bourgès-Maunoury vers la fin de 1957. L’accord est verbal et il est fait avec un gouvernement sortant. À Paris, la leçon de la crise de Suez est claire et conditionnera la stratégie nucléaire de la France dans les années à venir : le but stratégique est d’éviter une alliance avec les États-Unis ou avec l’OTAN. Les essais nucléaires conduits en 1960, dans le Pacifique sud donne à la France son statut de puissance nucléaire avec une force de frappe indépendante. Ceci sera couronné par la décision de Charles de Gaulle de retirer la France de commandement intégré de l’OTAN, le 7 mars (1966) 506 . Optant pour une politique de dissuasion, les leaders israéliens prennent la décision de ne plus compter sur la protection du parapluie américain, ainsi que sur le développement d’un système de missiles capables de porter des ogives nucléaires dans le Moyen-Orient et éventuellement au cœur même de l’Union soviétique (Seymour Hersh, 1991, p. 44) 507 .

Dans le cas où deux forces nucléaires s’opposent, même si elles ne sont pas à un niveau d’égalité, le statu quo est inévitable, explique le général Pierre Gallois (1960) 508 . Ce raisonnement est appliqué par les Israéliens et le modèle français d’une force de frappe est devenu le modèle à suivre en matière de stratégie à long terme. Tous les ingrédients sont alors réunis pour que Tel-Aviv commence son plan d’arsenal nucléaire. Le site de Dimona est choisi pour la construction du réacteur. Les fonds transitent par la suite directement du bureau de Ben Gourion vers Paris. La société Sanit-Gobain Nouvelles Technologies, est sur le point d’achever le réacteur de Marcoule dans le Rhône. Elle est choisie pour construire la centrale de Dimona dans le désert de Néguev au sud d’Israël, près de l’ancien site de Beersheba. Le réacteur est alors conçu pour une capacité initiale de 24 mégawatts, mais il peut aller jusqu’à trois fois cette capacité.

Notes
504.

Avner Cohen, “Most Favored Nation”, The Bulletin of Atomis Scientists, Vol. 51, No. 1, January/February, 1995.

505.

Seymour M. Hersh, The Samson Option: Israel's Nuclear Arsenal and American Foreign Policy , New York, Random House, 1991, 354 pages.

506.

De Gaulle, conférence de presse, 21 février 1966. Le général de Gaulle annonce le 7 mars 1966 au Président Johnson le retrait de la France de l'organisation militaire intégrée. Le 1er juillet, les représentants français quittaient les organismes militaires. Les États-Majors de l'OTAN de Versailles et de Fontainebleau sont évacués le 1er avril 1967. Cependant le général de Gaulle maintenait la participation française au Conseil Atlantique. La France reste membre de l'OTAN et de ses organismes autres que la structure militaire intégrée. Des instructions sont données pour que soit préparée une coopération des forces françaises et des forces de l'OTAN en cas de guerre, soumise à une décision de participation de la France. Les accords Lemnitzer-Ailleret préparent dans tous les domaines l'éventualité d'une intervention de la France aux côtés des Alliés. Enfin, la France maintient en République fédérale d'Allemagne ses unités terrestres qui y sont stationnées. Ainsi se réalise le dessein du général de Gaulle de voir la France recouvrer toute sa souveraineté.

507.

Ibid.

508.

Général Pierre Gallois, Stratégie de l’âge nucléaire , Paris, Calmann-Lévy, 1960, 238 pages.