Parler du nucléaire israélien

Seymour Hersh (1991) 703 , qui explique comment Israël est, secrètement, devenu une puissance nucléaire, démontre, avec des interviews, comment ce secret est partagé et même parfois volontairement ignoré par les États-Unis depuis les années Eisenhower. Seymour Hersh, il est vrai, souligne toutefois, à quel point il est difficile de travailler sur ce sujet en raison de la censure militaire exercée en Israël envers toute publication perçue comme une menace à la sécurité nationale (Franz Kafka, 1994) 704 . Il faut noter que ceux qui ne respectent pas cette règle sont interdits d’entrer en Israël. C’est le cas notamment du chercheur israélien Avner Cohen, depuis son ouvrage paru en 1998. Bien que la censure militaire empêche toute publication ou analyse des possibilités nucléaires courantes en Israël, les revues et les journaux israéliens sont autorisés à publier des informations basées sur des sources étrangères. En Israël, le nucléaire est un tabou dont on ne parle pas. En dehors du cas de Mordechaï Vanunu et le débat en février 2000, la société israélienne a enfoui cette partie de son histoire dans le secret. L’aide de Washington s‘élève à trois milliards de Dollars chaque année. Elle englobe aussi une assistance économique et militaire. Or, la législation, depuis l’amendement Glenn en 1977, impose à l’administration américaine d’arrêter toute aide ou assistance directe à chaque État impliqué dans la prolifération nucléaire. Pour ces raisons, écrit Yair Evron dans Strategic Assessment (1998) 705 , Israël ne peut suivre l’exemple indien ou pakistanais.

S’ajoute à ces raisons, une possible confrontation avec le Congrès américain. C’est ce que l’analyste israélien Zeev Schiff (1998) 706 , souligne dans Haaretz, en avertissant qu’une modification de la politique israélienne de l'ambiguïté nucléaire, pourrait mener à un conflit et à une impasse entre Israël et le Congrès américain. Dan Margalit, dans un article publié en septembre (1998) 707 , par le journal israélien Haaretz, note qu’Israël ne gagnerait rien s'il changeait sa politique d'ambiguïté nucléaire. Pour Margalit, Israël doit considérer les conséquences et les implications d'une modification de sa politique. Il se demande pourquoi Israël devrait divulguer le secret de sa force, ou encore sa relative faiblesse alors qu’il se trouve dans un environnement hostile ? Pourquoi Israël devrait livrer des données de valeur inestimable sans rien recevoir en retour ?

Cependant, Margalit note que l'ambiguïté nucléaire israélienne n'exclut pas un débat public sur son arsenal nucléaire. Il explique qu’il y a assez d'informations disponibles à la fois en Israël et à l'étranger pour qu’un débat ait lieu sur les deux questions suivantes : Israël doit-il ou non adhérer au traité de non-prolifération des armes nucléaires ? Israël doit-il ou non développer une force nucléaire de seconde frappe ? Dans une enquête effectuée par Strategic Assessment (1998) 708 , on trouve que, parmi la population israélienne, 92% des personnes soutiennent qu'Israël devrait développer les armes nucléaires (elles étaient 78% en 1987). Dans l'hypothèse où les armes israéliennes existent, deux-tiers des personnes interrogées sont d’accord pour qu’Israël garde son secret nucléaire. Mais au fond, comment Israël devra-t répondre à une attaque chimique par l’un de ses voisins ? Les analystes militaires sont, à ce propos, partagés. Lors d’une conférence consacrée aux défis sécuritaires au Moyen-Orient, organisée par les universités de Tel-Aviv et de Harvard, Shai Feldman explique qu'Israël devrait être préparé à utiliser n'importe quelle arme -y compris les armes nucléaires-, s’il est attaqué avec les armes chimiques ou biologiques. Cependant, d'autres participants à cette conférence soulignent que les États-Unis et la communauté internationale ne comprendraient pas l'utilisation des armes nucléaires comme riposte à une telle attaque. Zeev Bonen, un chercheur au centre d’études stratégiques à l'université de Bar-Ilan, note, comme Steve Rodan, dans Defense News, (1998) 709 , que les Israéliens ne peuvent pas répondre à une simple ogive chimique sur Tel-Aviv par une attaque nucléaire. On se pose alors la question suivante : pourquoi garder cette stratégie ? Reuven Pedatzur, qui enseigne la stratégie militaire à l'université de Tel Aviv, dans un article dans le New York Times en juin (1998) 710 , pense que si l'Iran se déclarait comme puissance nucléaire, alors il serait presque inévitable qu'Israël fasse de même. Shai Feldman, le directeur du Jaffee Centre for Strategic Studies (JCSS), à l'université de Tel-Aviv, écrit dans Haaretz, en septembre (1998) 711 , que les Israéliens ne peuvent se déclarer comme puissance nucléaire. Il argumente que les États-Unis seraient légalement obligés de terminer immédiatement sa fourniture d'aide militaire à Israël. Ils fermeraient aussi tous liens de coopération militaire avec Tel-Aviv. D’après Shai Feldman, les relations entre les États-Unis et Israël ne sont pas les mêmes que celles avec l’Inde et le Pakistan.

Etant donné cette perspective, écrit Shai Feldman (1998) 712 , Israël est peu susceptible de suivre l'exemple indien ou pakistanais et d’effectuer un essai nucléaire. Israël, contrairement au Pakistan et à l’Inde, n’a pas de voisins nucléaires directement menaçants. Israël n’a donc pas, écrit Feldman, intérêt à pousser l’Iran à accélérer son programme nucléaire. Il doit plutôt éviter de donner une légitimité aux Iraniens pour accélérer leurs efforts en la matière. L’analyste Yoel Marcus écrit dans Haaretz, en juin (1998) 713 , que les essais nucléaires en Asie du sud (pakistanais et indiens), n'ont d'aucune manière changé la stratégie politique ou militaire de l'État hébreu. Marcus note que même si les Iraniens détenaient l’arme nucléaire, il serait peu probable qu’ils l'utilisent et même si les Arabes devaient développer les armes nucléaires, Israël maintiendrait son ambiguïté et sa supériorité nucléaire. Michael J. Mazarr (1995) 714 , explique que ces dernières années, Israël s’est vu confronté à une ouverture de ce dossier secret suite à un enchaînement d’événements qui allaient au-delà de son contrôle. Le premier est celui des révélations de Mordechaï Vanunu au Sunday Times à Londres en 1986. Puis, quelques années plus tard, lors de la guerre du Golfe lorsque le sujet et la spéculation autour du possible usage de l’arsenal nucléaire de l’État hébreu se déverse sur la scène nationale et internationale. L’événement le plus significatif, émerge en 1992. C’est suite à la conférence de paix à Madrid (30 octobre 1991), qui donne le coup d’envoi à un groupe de travail appelé Arms Control and Regional Security (ACRS) -comme partie des négociations multilatérales du processus de paix entre Arabes et Israéliens-. L’ironie de l’histoire, note Shai Feldman, (1995) 715 , sera qu’Israël par temps de paix et non pas par temps de guerre, pose ses dernières cartes et se voit discuter une possible levée de l’ambiguïté autour de son arsenal nucléaire. Pour l’Égypte la non signature par Israël du TNP fait toujours obstacle à la conclusion d’un accord. Le Caire réclame, depuis 1995, -année de révision et de la ratification de ce traité-, de constituer le Moyen-Orient en une « zone exempte d’armes nucléaires. » Dès lors, écrit Shai Feldman (1995), les Israéliens se sont confortés furtivement et fermement dans l’ombre de l’ambiguïté nucléaire. Cette ambiguïté, raison incontestable de l’incertitude des voisins de l’État hébreu à propos de ses capacités nucléaires joue, pour Feldman, en faveur d’Israël par l’aspect dissuasif de l’arme. Mais, pour Robert Jervis (1984) 716 , Richard Ned Lebow (1990) 717 , et Janice Gross Stein (1985) 718 , cette dissuasion, recherchée par les Israéliens, est un échec, car elle n’a pas réussi à dissuader les Arabes de lancer des offensives et des actions agressives contre l’État hébreu.

Notes
703.

Seymour M. Hersh, The Samson Option , New York, Random House, 1991.

704.

Franz Kafka, “Israel censors public secrets”, The Bulletin of Atomic Scientists, vol. 50, N. 5, septembre/octobre 1994.

705.

Yair Evron, “An Israel-United-States Defence Pact”, Strategis Assessment, vol. 1, N° 3, octobre 1998.

706.

Zeev Schiff, “No Change in the Nuclear Policy,” Haaretz, 11 Septembre 1998.

707.

Dan Margalit, “Ambiguity is Preferable”, Haaretz, 10 Septembre 1998.

708.

Asher Arian, “Public Opinion and Nuclear Weapons,” Strategic Assessment, vol. 1, N. 3, octobre 1998.

709.

Steve Rodan, “Israel Mulls Nuke Stance Amid New Threats,” Defense News, Juin/juillet 1998, p. 36.

710.

Serge Schmemann, “Israel Clings to its Nuclear Ambiguity”, New York Times, 21 Juin 1998, p. 6.

711.

Shai Feldman, “Knowledge and the Nuclear Program,” Haaretz, 6 Septembre 1998.

712.

Shai Feldman, “The Nuclear Test in South Asia: Implications for the Middle East,” Strategic Assessment, Vol. 1, N. 2, Juin 1998.

713.

Yoel Marcus, “Conventional, Not Nuclear Weapons 'Real Danger' to Israel”, Haaretz, 5 Juin 1998.

714.

Michael J. Mazarr, “Virtual Nuclear Arsenal”, Survival vol. 37, N. 3, automne 1995.

715.

Shai Feldman, “The final option, New clouds over Israel’s nuclear program”, The International Jewish Monthly, Mars 1995.

716.

Robert Jervis, “Deterrence and Perception,” in Steven E. Miller, Strategy and Nuclear Deterrence: An International Security Reader, Princeton, Princeton University Press, 1984.

Voir aussi : Robert Jervis, Roy Radner, Perspectives on Deterrence , New York, Oxford University Press, 1989; Robert Jervis, “Deterrence and Perception,” in Steven E. Miller Strategy and Nuclear Deterrence: An International Security Reader , Princeton, Princeton University Press, 1984.

717.

Richard Ned Lebow, Janice Gross Stein, “Deterrence : The Elusive Dependent Variable”,World Politics Review, Vol XLII, N°3, avril 1990. Richard Ned Lebow, Janice Gross Stein, “Rational Deterrence Theory : I Think Therfor I Deter”, World Politics Review, Vol XLI, N°2, janvier 1989; Richard Ned Lebow, Between Peace and War: The Nature of International Crisis , Baltimore, The John Hopkins University Press, 1981.

718.

Janice Gross Stein, Robert Jervis, Richard Ned Lebow, Psychology and Deterrence , Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1985.