Les concepts de la rationalité, du choix rationnel sur lesquelles se repose la dissuasion sont très vagues et élastiques, car dans l’application empirique de l’utilité subjective espérée et les éléments subjectifs occuperont nécessairement une place prépondérante. Ceci s’applique non seulement à l’utilité mais aussi aux estimations des fins et des moyens, aux perceptions de l’adversaire, aux évaluations des autres alternatives (Robert Jervis, 1989, pp. 183-207) 750 . Robert Jervis (2001) 751 , et Alexander George (1974) 752 , sur la base du choix rationnel élémentaire ont tenté, à partir d’études de cas, de généraliser les conditions dans lesquelles la dissuasion réussit ou échoue. Les études d’Alexander George et de R. Smoke montrent comment la dissuasion peut échouer par étapes successives. L’imposition du blocus complet de Berlin par les Soviétiques, en juin 1948, a pris les Américains par surprise, non parce que Moscou n'a donné aucun avertissement à Washington, mais bien parce que les signes de blocus répétés en provenance des Soviétiques restent ignorés par les Américains. Les opportunités pour éviter le blocus sont successivement manquées au fur et à mesure que les initiatives soviétiques restent lettre morte et que les Américains restent sans réaction (Philip D. Zelikowv et Graham T. Allison, 2002) 753 . Entre ceux qui pensent la dissuasion nucléaire et ceux qui pensent la dissuasion conventionnelle en renonçant au nucléaire, il y a un point commun : la bombe ne peut être utilisée comme une arme offensive, comme ce fut le cas contre le Japon. Les armées ont désormais pour mission d’éviter la guerre nucléaire. La diversité des obstacles auxquels la dissuasion se voit confrontée au fil du temps démontre qu’elle ne convient peut-être plus pour surmonter l’important défi créé par les armes nucléaires (Jean-Louis Gergorin, 1992, p. 3) 754 . La dissuasion conduit inévitablement, explique Richard K. Betts, (1991) 755 , à déstabiliser l’équilibre qu’elle est censée préserver, car elle implique une course aux armements. Et pour atteindre la stabilité, Kenneth Waltz va jusqu’à dire que la prolifération nucléaire garantit la stabilité. La logique waltzienne tend à prendre comme justification que les États détenteurs de l’arme privilégient la paix alors que les guerres sont essentiellement initiées par ceux qui ne la possèdent pas. En conséquence, pour certains analystes, une dissémination progressive des armes nucléaires est préférable à une prolifération nulle. Si l’on admet le principe de base de la dissuasion nucléaire, la position de Waltz est à ce propos éminemment logique. Jonathan Schell, partisan de l’école abolitionniste, estime que la dissuasion empêche une adaptation culturelle profonde. Il reprend, comme Kenneth Waltz (2000) 756 , la logique de la dissuasion mais arrive à une conclusion opposée. Schell soutient que la dissuasion est un obstacle sur la voie de l’abolition des armes nucléaires. D’après Schell, la dissuasion entretient la prolifération. Il considère la dissuasion comme un phénomène contagieux et donc un facteur de prolifération.
La dissuasion n’est donc pas valide contre les nouvelles formes de menace. La menace ne vient plus des ogives nucléaires mais des nouvelles formes que sont les armes de destruction massive nouvelles. Richard K. Betts (1987) 757 , considère que la dissuasion classique n’empêche pas un groupe mécontent et non identifiable de lancer une attaque. Un acteur qui, comme Sadate en 1973, avec ses calculs, conclut que la somme de l’inaction et le statu quo ne sert pas ses intérêts, cherche coûte que coûte le changement, y compris par le conflit armé. Il ira même jusqu’à la provocation des situations de guerre, s’il estime que l’inaction est en sa défaveur. Le plus fort, même disposant d’une dissuasion crédible, ne peut pas empêcher, dans ce cas de figure, les actions hostiles d’avoir lieu. Le plus faible estimant, selon ses évaluations et ses calculs, qu’il a de bonnes raisons d’agir en menant une attaque, passeront à l’action. Le Moyen-Orient offre un terrain parfaitement adapté pour démontrer que la doctrine de la dissuasion ne trouve pas l’écho escompté auprès des acteurs dans cette région. Les Israéliens pensaient qu’avec une stratégie de dissuasion, ils seraient à l’abri des agressions. Or, même avec l’arme nucléaire, l’État hébreu à dû faire face à la guerre. En 50 ans d’existence, quatre confrontations armées ont lieu : deux guerres avant que Tel-Aviv ne développe son arsenal nucléaire, et deux guerres après. (tableau 6).
Possession des armes nucléaires | Conflits armés | |
Israël ne possède pas d’armes nucléaires | 1948 | 1956 |
Israël possède des armes nucléaires | 1967 | 1973 |
Israël possède les armes nucléaires depuis 1967. Le Tsahal place son arsenal nucléaire en état d’alerte durant les conflits de 1967, celle de 1973, mais aussi en 1991, lors de la guerre du Golfe (tableau 7). La guerre des Six jours a eu lieu pour des raisons liées à la centrale de Dimona et la guerre de 1973, a lieu malgré une dissuasion israélienne considérée comme fiable. Durant la guerre du Golfe en 1991, les missiles Scuds irakiens frappent Tel-Aviv, 36 missiles au total et ce, malgré les menaces. Les Israéliens subissent ces attaques de missiles pour la première fois en 40 ans d’existence, et malgré les menaces israéliennes de recours aux armes nucléaires. Saddam Hussein se montre insensible à cette logique de dissuasion et lance ses missiles sur Tel-Aviv. Les conflits armés dans la région n’ont donc pas cessé depuis qu’Israël possède les armes nucléaires.
Guerres directes | 1948 | 1956 | 1967 | 1973 | 1991 | |
Alertes nucléaires | Pas d’armes | Pas d’armes | Oui | Oui | Oui |
Robert Jervis, “Rational Deterrence: Theory and Evidence,” World Politics, vol. 41, janvier 1989.
Robert Jervis, “Was the Cold War a Security Dilema?”, Journal of Cold War Studies, Vol.3, hiver 2001, pp. 36-60.
Alexander L. George, “Forceful Persuasion : Coercive Diplomacy as an Alternative to War”, Institute of Peace Press, 1991; Alexander L. George, “The Causal Nexus between Cognitive Beliefs in Decision Making Behavior : The Operational Code Belief System”, in Lawrence S. Falkowski, Psychological Models of International Relations , Westview, 1979 ; Robert Jervis, The Logic of Images in International Relations , Princeton, Princeton University Press, 1970 ; Robert Jervis, Perception and Misperception in International Politics , Princeton, Princeton University Press, 1976.
Alexander L. George et Richard Smoke, Deterrence in American Foreign Policy , Columbia, Columbia University Press, 1974.
Philip D. Zelikowv, Graham T. Allison, “Rationalité et relations internationales”, Cultures et Conflits, Vol.1, N. 36, hiver 2002.
Jean-Louis Gergorin, “Deterrence in the post-Cold War Era”, Adelphi Paper No 266, 1992, p. 3. Voir aussi : Jean-Louis Gergorin, “Quelles nouvelles menaces, quelles ripostes, quelle dissuasion ?”, Défense Nationale, juin 1992.
Richard K. Betts, “The Concept of Deterrence in the Postwar Era”, Security , Studies, Autumn 1991, p. 25. Voir à ce propos : Richard J. Overy, “Air Power and the Origins of Deterrence Theory before 1939”, Journal of Strategic Studies, Mars 1992, pp. 73 et s.)
Kenneth Waltz, “Structural Realism after the Cold War”, International Security, été 2000, vol. 25, N. 1, pp. 5-41..
Richard K. Betts, Nuclear blackmail and nuclear balance, Washington Brookings, 1987.