Pour échapper au dilemme

Les théoriciens ont déployé des trésors d’imagination pour résoudre ce fameux dilemme et sortir nos deux pauvres prisonniers de cette situation délicate, face au difficile choix entre ces options. On pourrait remplir des bibliothèques avec les livres et les articles qui lui sont consacrés. Il est tentant tout d’abord d’en changer légèrement l’histoire. Si les deux détenus pouvaient communiquer entre eux, ils auraient la possibilité de s’entendre pour n’avouer ni l’un ni l’autre et ne rester ainsi que cinq ans en prison (B, B). En changeant ces données, on espère transformer le jeu non coopératif initial en un jeu coopératif. Mais est-ce aussi simple ? Rien n’empêche à l’un de ces prisonniers de s’engager auprès de l’autre à ne pas avouer, dans le seul but de le pousser à avouer, et pouvoir être soi-même libéré. La rationalité prêtée aux joueurs n’exclut pas la ruse. Le problème auquel se heurtent les deux prisonniers ne relève pas de la communication, mais de la confiance. Ce n’est donc pas en introduisant cette possibilité de communiquer que l’on transforme des situations non coopératives, comme celle de nos deux prisonniers, en jeu coopératif. Une manière de modifier les données consiste à doter nos deux personnages de mémoire et d’imagination. Ainsi n’est-il pas interdit de penser qu’ils se sont déjà trouvés dans une situation analogue et qu’ils peuvent encore s’y retrouver dans l’avenir. Les théoriciens appellent cette situation de jeux de forme identique, des jeux répétés. En poussant ce raisonnement, plusieurs auteurs montrent que, sous certaines conditions, il apparaît même que ne pas avouer en menaçant l’autre de représailles au prochain coup s’il avouait, pouvait constituait la meilleure stratégie (Robert Axelrod, 1984) 771 . Cette stratégie dite du “donnant-donnant”(tit for tat) pratiquée par chacun des deux protagonistes fournirait de cette manière à ces prisonniers une issue pour sortir de l’impasse logique où ils sont enfermés. Mais cela ne résout pas le dilemme initial. Les informations contenues dans un jeu répété excèdent toujours celle du jeu initial. Toute solution applicable au premier coup ne résout donc pas ipso facto le second.

Notes
771.

Robert Axelrod, The Evolution of Cooperation , New York, Basic Books, 1984.

Voir aussi : R. Axelrod, “The emergence of cooperation among egoists”, American Political Science Review, 75, pp. 306-318.