L’échec mène à la paix

Fort heureusement, qu’elle a échoué, disent certains experts militaires. Car l’échec de la dissuasion israélienne a, en partie, aidé les Arabes à retrouver l’estime de soi et la confiance en leurs forces. Pour certains, l’échec de la dissuasion a ouvert les portes au long chemin de la paix dans le Moyen-Orient. Les Arabes ont conclu, à l’issue de la guerre de 1967 et de la guerre d’usure de 1969, qu’il leur faut, pour casser le statu quo, une action de guerre commune. C’est ce qui se produit en 1973, pour défier les capacités dissuasives de l’État hébreu. C’est suite aux arguments allant dans le sens d’un échec dans la recherche de la protection par le simple effet de la dissuasion que les Israéliens optent pour une politique de détente et non pas pour celle du bras de fer nucléaire. Cette politique de détente s’amorce même avant la guerre de 1973, qui aurait pu être évitée, explique Elli Lieberman. Un accord de paix entre Arabes et Israéliens se dessine déjà en 1968. Mais Nasser refuse de signer cet accord. Le raïs refuse car l’accord prévoit le retrait israélien du Sinaï et du Golan, mais stipule l’abandon de Jérusalem, écrit Elli Lieberman (1995) 776 . Lieberman souligne que l’ex-ministre israélien des Affaires étrangères Abba Eban a proposé un accord de paix transmis à l’Égypte et à la Syrie à travers les États-Unis. Le Caire et Damas refusent une telle offre car elle aurait été interprétée comme un accord de reddition par les populations arabes. Les Israéliens ont opté pour une politique de dissuasion, faute d’une alternative plus réaliste ou encore meilleure. Le fait est que les Arabes ont souvent bravé la dissuasion nucléaire israélienne, et ont même refusé un plan de paix en 1968. Car, pour le Caire, ce plan aurait eu la couleur d’une capitulation. Nasser proclamait souvent « ce qui a été pris par la force ne se restituera que par la force. » Robert Jervis, Richard Ned Lebow et Janice Gross Stein (1985) 777 , expliquent que la dissuasion ne prévient pas systématiquement contre la guerre. Au contraire, ces chercheurs vont même jusqu’à dire que la dissuasion peut même provoquer les guerres. La guerre des Six jours en est une illustration. Gerald Stenberg (1996) 778 . Mohamed H. Heikal (ex-ministre égyptien de l’Information et conseiller de Nasser), note que durant l’administration Johnson, le Secrétaire d’État américain Dean Rusk suggère à l’Égypte, l’idée d’un accord de paix. Nasser, qui notifie le contenu de l’accord aux dirigeants soviétiques en juillet 1970, le refuse. D’après Heikal, le raïs est alors motivé par les possibles interprétations et le sens que l’on peut donner à un tel accord dans le monde arabe. Le refus d’un accord de paix par Nasser montre que le sens et l’interprétation que l’on attribue à un fait, sont essentiels pour les décideurs lors des prises de décisions et du choix entre les options. Le refus d’un accord de paix est motivé par la crainte chez Nasser que les populations arabes perçoivent et interprètent cette décision comme une reddition. Le choix du Caire et de Damas peut, pour certains, être considéré comme irrationnel, car les Arabes souhaitent le retrait israélien des territoires occupés lors de la guerre de 1967. Ils ont aussi devant eux un gouvernement israélien qui peut obtenir facilement la majorité à la Knesset. Rationnellement, les conditions sont réunies pour récupérer le Sinaï, le Golan et la Cisjordanie. Le refus d’une telle offre, si l’on se base sur des calculs de logique simple, est donc irrationnel. Du côté des Arabes, on veut le retrait mais sans accord de paix. Une telle option est considérée par les Israéliens comme irréalisable et donc irrationnelle. De l’autre côté, explique Elli Lieberman (1995) 779 , les États-Unis se sont abstenus d’avancer des concessions contre celles qu’offraient les Arabes, pour la simple raison que Nasser s’est tourné vers l’URSS. Les calculs américains ne prévoyaient pas que Moscou puisse jouer un rôle dans la paix au Moyen-Orient. Ces propositions sont enterrées et il faut attendre une décennie pour reparler d’un accord de paix après une guerre.

Notes
776.

Elli Lieberman, “Deterrence theory, success or failure in Arab-Israeli Wars”, McNair Paper, Chicago, N. 45, octobre 1995.

777.

Robert Jervis, Richard Ned Lebow, et Janice Gross Stein, Psychology and Deterrence , Baltimore, The Johns Hopkins University Press, 1985.

778.

Gerald Steinberg, “Peace Security and Deterrence in the Middle East”; Australian National Peace Research Center, décembre 1996.

779.

Elli Lieberman, “ Deterrence theory, success or failure in Arab-Israeli Wars ”, McNair Paper, N. 45, octobre 1995.