Avec l’ambiguïté, la dissuasion échoue dans son rôle. Puisque les acteurs fonctionnent sur la base de leurs prévisions et d’évaluations d’une situation donnée. Les Arabes, pour mener la guerre, ont estimé que le nucléaire israélien n’existait, tout simplement pas car cela relève de la propagande et de la guerre psychologique (Christopher H. Achen et Duncan Snidal, 1989) 780 . Malgré le fait qu’on ignore ce que font les décideurs avant une prise de décision, on sait qu’ils se basent sur le comportement des autres et le considèrent comme une importante source d’information. On sait aussi qu’ils choisissent le modèle qui leur semble adapté et qu’ils se projettent dans le futur. Dans la plupart des cas, ils s’assurent que les objectifs à réaliser ont été soigneusement examinés, puis ils passent à la prise de décision (Robert Jervis, 1985, p. 14) 781 . Les calculs des États-Unis et d’Israël avant la guerre d’octobre 1973, montrent qu’une offensive arabe n’était ni faisable ni pensable. Américains et Israéliens concluent que selon toute logique, une telle attaque ne pourrait pas réussir. Car, selon les critères militaires, Égyptiens et Syriens étaient considérés comme beaucoup plus faibles qu’Israël. De plus on pensait que la dissuasion fonctionnait, et que les Arabes manquaient principalement de forces aériennes, considérées comme essentielles pour entrer en guerre. Il y a là une sous-estimation des forces arabes basée sur un postulat selon lequel les Arabes ne mèneront pas une guerre méditée à l’avance. Cette guerre, qui a été coûteuse, donne des résultats positifs pour les deux camps. Les résultats de la guerre s’est retrouvé en faveur des deux côtés égyptien et israélien. Sans ce choc qu’Israël n’a pas su maîtriser, Tel-Aviv n’aurait peut-être pas pensé à un échange de terre contre la paix. Sans une victoire partielle pour l’Égypte, le Caire n’aurait pas regagné l’estime de soi nécessaire à l’acceptation de l’État hébreu. Alors qu’une dissuasion réussie aurait probablement abouti à la fortification d’une barrière contre une coopération mutuelle. Dans cette région, on est tenté de dire heureusement que la dissuasion a échoué (Robert Jervis, 1989) 782 , (Richard Lebow et Janice Gross Stein, 1990) 783 .
Dans ses calculs, le Président égyptien arrive à la conclusion suivante : l’inaction est la pire des options. Avant de prendre la décision de guerre, Sadate agit, selon le point de vue du Caire, rationnellement. Il suit une logique de rationalité et s’assure que Washington ne l’aidera pas pour sortir du statu quo. Il fait, pour cela, appel à l’ONU, et ses calculs se confirment. Washington, en juillet 1973, émet un veto sur le projet de résolution débattu en juin. Le raïs n’a de choix qu’entre accepter le statu quo ou se lancer dans une guerre. Il sait que la guerre est coûteuse et que les résultats peuvent être lourds. Sadate sait aussi que du point de vue militaire et objectif, la victoire dans de telles conditions n’est pas assurée car la balance est largement favorable aux Israéliens. Mais, les pertes d’une guerre, estime le Caire, sont moins désastreuses que de rester dans l’humiliation causée par la guerre de 1967. Avant la guerre de 1973, Sadate, à deux reprises, tente de mener des attaques : la première en 1971 et la deuxième en 1972. La dissuasion semble fonctionner et Sadate renonce à l’attaque. D’après Janice Gross Stein (1985) 784 , si l’on regarde la série de calculs et d’estimations des intentions égyptiennes, vues par les décideurs israéliens de l’époque, on s’aperçoit que ces estimations ont été correctes deux fois : en 1971 et en 1972. La dissuasion a apparemment joué son rôle, lorsqu’en 1971, Sadate ne mène pas l’attaque jusqu’au bout, il est dissuadé par les prévisions et les estimations qui vont dans le sens de l’infériorité de ses forces armées face à Israël. En 1972, le raïs pense de nouveaux à attaquer mais lorsque Sadate choisit de ne pas mener l’offensive, ce n’est pas parce que les Israéliens ont la supériorité des armes, c’est parce que le commandant des forces armées a refusé l’idée de l’attaque. Les Israéliens ont calculé juste cette fois, mais pour des raisons erronées et non fondées. Ils ont tout faux et leurs “calculs ” se sont avérés incorrects à l’automne 1973, lorsque les Syriens et les Égyptiens déclenchent les hostilités. Il y a là l’évidence d’une très importante mauvaise perception et d’une considérable sous-estimation, portant principalement sur les motivations égyptiennes de mener l’attaque.
Du côté égyptien, il est vrai qu’on répétait sans cesse que la guerre était proche. Sadate, depuis 1971, déclare publiquement, « le temps de la bataille est arrivé et le prochain rendez-vous est au Sinaï » et annonce périodiquement que cette année est « celle de la décision. » Israël, en 1973, écarte toute hypothèse d’attaque. Tel-Aviv se base sur les conclusions des deux précédentes tentatives d’offensive : celle de 1971 et de 1972. Sadate semble alors suivre une logique stratégique pour induire son adversaire en erreur. En effet, Essmat Abdel Meguid raconte, lors du 30e anniversaire et sur la télévision nationale égyptienne que Sadate en répétant depuis 1971, ses intentions de mener une attaque sans que cela ne soit suivi d’effet, faisait passer, auprès des Israéliens, une image de non passage à l’acte. Alors que le raïs suivait une logique stratégique. Washington lui octroie alors le profil d’un décideur indécis. Tel-Aviv et Washington lorsqu’ils voient les signes forts d’une attaque en préparation, ne tiennent plus compte de ces signes. La dissuasion sera brisée et Sadate fait la surprise. Une analyse du côté de la perception aide à clarifier une partie des enjeux décisionnels des deux côtés.
D’abord du côté israélien. Tel-Aviv se base, sur une surestimation de la non-fiabilité des armées arabes. Ainsi, il y a eu également, une surestimation de la capacité de l’armée israélienne à faire face à tous les scénarios. Or, le scénario d’une attaque sur deux fronts simultanés n’a pas été calculé. Et cela conduit à une perception erronée côté israélien. De plus, les signaux de préparation de la guerre par les Égyptiens, tout comme le départ des experts soviétiques ou encore les mouvements de troupes le long du canal de Suez, ne sont pas pris en considération. Côté arabe, il y a la volonté de défier la supériorité militaire israélienne, de casser une barre de fer et de sortir de l’anonymat militaire dans lequel ils étaient réfugiés. Au Caire, la perception de la capacité des armées arabes est surestimée et délibérément gonflée, et les dirigeants ferment complètement les yeux sur les capacités nucléaires israéliennes -qui sont reléguées à une campagne de propagande-. Même conscients des capacités nucléaires israéliennes, les Égyptiens ignorent totalement l’arsenal nucléaire de Tel-Aviv. Dépasser le canal, pour l’Égypte, relève alors d’un miracle militaire, ni plus ni moins. Sadate opte pour l’usage de la force. Il s’agit pour les Arabes, de reconquérir une image de soi perdue depuis la création de l’État hébreu en 1948 et par les défaites de 1956 et de 1967. Sadate, qui ne dispose pas d’alternative pour faire des choix, fait un pari. Décrit comme fou ou d’irréaliste, ce pari, du point de vue du Caire, est rationnel. Émerge alors la phrase mille fois relayée par la presse arabe : ‘’La Khiyaar’’, il n’y a pas d’alternative. Il faut donc défier la dissuasion psychologique israélienne.
Christopher H. Achen, Duncan Snidal, “Rational deterrence theory and comparative case studies”,World Politics Review, vol. XLI, N. 2, janvier 1989.
Robert Jervis, Richard Ned Lebow, Janice Gross Stein, Psychology and Deterrence, London, Johns Hopkins University Press, 1985, 270 pages.
Robert Jervis, “Rational deterrence theory and evidence”, World Politics Review, Vol XLI, N. 2, janvier 1989.
Richard Ned Lebow, Janice Gross Stein, “Deterrence : The Elusive Dependent Variable”,World Politics Review, Vol XLII, N°3, avril 1990, pp. 336-369.
Robert Jervis, Richard Ned Lebow, Janice Gross Stein, Psychology and Deterrence, London, Johns Hopkins University Press, 1985, 270 pages.