Les plans d’attaque

Le Président américain George W. Bush a qualifié les rumeurs concernant les préparatifs d'une attaque américaine contre l'Iran de spéculations sans fondement, dans une interview à la télévision russe diffusée le 30 mai 2003. « Nous avons eu toutes sortes de commentaires disant que nous allions utiliser la force en Syrie et maintenant certains, à gauche je pense, parlent d'usage de la force en Iran », déclare M. Bush à la chaîne publique Rossiya. « Vous savez, c'est de la pure spéculation et nous avons utilisé la force en Irak après une longue, longue période de diplomatie. Les gens aiment spéculer sur les intentions américaines et sur nos militaires, mais je vous le dis, il s'agit de spéculations sans fondement », a-t-il poursuivi.

Téhéran, le 18 janvier 2000, récuse un rapport de la CIA. Dans ce rapport, publié par le New York Times du 17 janvier 2000, on lit que la CIA aurait déclaré à l'administration Clinton ne pas être en mesure de contrôler la capacité nucléaire militaire de l'Iran. La conclusion apparente, selon laquelle « la CIA ignore si Téhéran dispose d'armes atomiques ou non », tranche avec des évaluations antérieures, qui écartaient cette éventualité. Le New York Times souligne la contestation du rapport par des responsables de l'administration Clinton et de la communauté du renseignement, au motif qu'il n'existe aucune preuve de l'acquisition par l'Iran des matériaux nécessaires pour construire lui-même une bombe. Moscou, dans un geste anti-américain, annonce le lendemain, le 18 janvier 2000, qu'il allait poursuivre sa coopération militaire avec Téhéran, malgré ses engagements devant Washington de cesser toute vente d'armement conventionnel à l'Iran. C'est le ministre russe de la Défense, Igor Sergueïev, lui-même, qui, la veille, le 17 janvier déclare que son pays « remplirait tous ses engagements mutuels et préserverait la dynamique de ses relations avec l'Iran, y compris dans le domaine militaire et technique » (…) « Nous ne resterons pas les bras croisés en attendant que les autres fassent de nous ce qu'ils veulent. Certains dirigeants militaires en Iran sont convaincus que les frappes préventives dont parlent les Américains ne sont pas un monopole américain », a prévenu le 18 août 2004, le ministre de la Défense, l'amiral Ali Chamkhani, sur la chaîne Al-Jazira. Le 21 octobre 2003, un haut responsable iranien a exclu, en théorie et en pratique, une attaque contre les sites nucléaires du pays de la part d'Israël, inquiet d'être visé par des missiles tirés de la République islamique. « De telles menaces ne sont pas sérieuses, Israël sait que ce qui compte dans cette affaire, ce ne sont pas les équipements ni les bâtiments, mais le savoir-faire technologique et les progrès scientifiques, qui eux ne peuvent pas être anéantis. » (…) « Une action militaire contre l'Iran est une option et les États-Unis se réservent en dernier recours le droit d'agir militairement contre l'Iran pour l'empêcher de développer d'éventuelles armes nucléaires », déclare, le 20 juin 2003, le sous-secrétaire d'État américain John Bolton, qui affirme que cette option était actuellement loin de leur esprit.

M. Bolton est alors interrogé sur la BBC (radio) pour savoir si, en fin de compte, les États-Unis se réservaient le droit d'agir militairement contre l'Iran, comme ils l'ont fait en Irak, pour obtenir que Téhéran mette fin à son programme nucléaire, qu'ils soupçonnent de servir de couverture à la mise au point d'armes atomiques. « Le Président (George Bush) a dit à plusieurs reprises que toutes les options étaient sur la table. Mais (l'intervention militaire) non seulement n'est pas notre préférence, elle est loin de notre esprit », déclare le sous-secrétaire américain, chargé du contrôle des armements et de la sécurité internationale. Interrogé pour savoir si une action militaire restait cependant une possibilité, M. Bolton répond : « cela doit être une option. » Cette option militaire n'est pas exclue explique un sénateur américain, deux jours après les déclarations de M. Bolton. L'Iran travaille à la mise au point d'armes nucléaires et l'option militaire contre ce pays ne doit pas être exclue, affirme pour sa part, le 22 juin 2003, le sénateur américain, Sam Brownback, membre républicain de la Commission des Affaires étrangères du Sénat. « Il apparaît que les Iraniens travaillent clairement à la mise au point d'armes de destruction massive et qu’ils ne veulent pas que la communauté internationale sache ce qu'ils font », déclare le sénateur du Kansas (sud) sur la chaîne de télévision américaine Fox. L'Iran ne prendra pas l'initiative d'une attaque militaire contre Israël, déclare le ministre de la Défense Ali Chamkhani dans la presse, le 24 août 2004, revenant sur des propos récents évoquant une action “préventive”. « Conformément à notre politique de défense, l'Iran ne prendra l'initiative d'aucune attaque. Au cours des 25 dernières années, ce sont toujours nos ennemis qui sont à l'origine d'un engagement militaire », souligne l'amiral Chamkhani dans le quotidien gouvernemental Iran.

Interrogé sur les options qui s'offrent aux États-Unis face à l'Iran, le sénateur Sam Brownback évoque « le soutien au mouvement pro-démocratique dans ce pays, la pression internationale, qui est en train de s'organiser, puis un isolement politique plus complet et je pense que l'option finale qui nous reste est une option militaire. Je pense que l'option militaire est là, elle reste là pour l'avenir, je ne pense pas que nous devrions l'enlever de la table », ajoute le sénateur. Il convient que les États-Unis n'étaient pour l'instant pas prêts à intervenir en Iran pour soutenir un éventuel soulèvement en faveur de la démocratie dans ce pays. Le Président américain George W. Bush déclare, le 18 juin 2003, que « le monde devait se rallier au message selon lequel il ne sera pas toléré que l'Iran acquière des armes nucléaires. La communauté internationale doit se rassembler pour dire très clairement à l'Iran que nous ne tolérerons pas la fabrication d'armes nucléaires. L'Iran serait dangereux s'il avait des armes nucléaires », dit M. Bush. Les États-Unis intensifient les pressions tous azimuts sur Téhéran, l'un des pays de “l'axe du mal” du Président George W. Bush, mais semblent peiner pour définir une politique d'ensemble vis-à-vis de la République islamique. Washington s'est engagé dans une vaste campagne diplomatique contre le programme nucléaire iranien, et multiplie les mises en garde contre toute ingérence de Téhéran en Irak et toute tentation de saper la reprise du processus de paix israélo-palestinien.

Deux projets de loi -l'un du sénateur républicain Sam Brownback, l'autre du représentant démocrate Brad Sherman- ont été déposés au Congrès pour réclamer un soutien accru à l'opposition démocratique iranienne, et durcir les sanctions économiques contre un pays pourtant déjà soumis à un embargo économique américain quasi-total. L'intérêt provoqué par l'élection en 1997 du Président réformateur Mohammad Khatami semble être retombé, ce dernier n'étant pas parvenu, aux yeux de Washington, à infléchir sérieusement la politique iranienne. Washington, s’est engagé dans une laborieuse stabilisation de l'Irak, et aux prises avec un régime nord-coréen en passe de posséder l'arme nucléaire si ce n'est déjà fait, dément régulièrement envisager une possible opération militaire contre l'Iran, comme celle menée contre le régime de Bagdad. L'administration hésite à définir une stratégie résolue d'appui à un changement de régime en Iran, que de nombreux experts américains jugent hasardeuse.

La situation géographique de l'Iran entre deux pays où Washington est fortement engagé, l'Irak et l'Afghanistan, confère également au régime de Téhéran une place originale de partenaire incontournable et d'adversaire potentiel, qui n'aide pas à définir une stratégie américaine tranchée. « Ce pays est un partenaire, sur un mode mineur, en Irak et en Afghanistan. » (…) « L'administration américaine va continuer d'être prudente au sujet d'une éventuelle action unilatérale contre l'Iran, car il y a trop de choses en jeu en Irak et en Afghanistan », estime pour sa part Goeffrey Kemp, spécialiste des questions stratégiques au Nixon Center, à Washington. L'ambition des États-Unis d'asseoir leur statut de superpuissance ne constitue pas seulement une menace pour leurs ennemis potentiels mais également une source d'inquiétude pour leurs alliés, estime l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) dans son rapport annuel publié le 17 juin 2003.

Les plus pessimistes voient dans la politique de Washington visant à créer un monde unilatéral un important facteur d'instabilité, note le rapport SIPRI. « La décision des USA de défendre leur statut de seule superpuissance en chassant activement, frappant, et, si nécessaire, anticipant contre ceux qui seraient susceptibles de constituer une menace, a dominé les conceptions de la sécurité dans le monde ces 18 derniers mois », écrit Alyson Bailes, directrice du SIPRI. D’après Bailes, « les amis, aussi bien que les ennemis, sont préoccupés par une éventuelle poursuite des USA plus avant dans cette direction. » L'Union européenne, qui est naturellement bien intentionnée envers Washington, mais constitue aussi un contrepoids naturel à la puissance américaine, est handicapée par l'absence de progrès réel en matière de sécurité commune, même si son intégration se poursuit dans d'autres domaines. « L'Europe n'a ni de réponse collective cohérente aux nouvelles menaces définies par les USA, ni la mesure de sa propre mission dans le monde », estime Mme Bailes, décrivant l'attitude des Européens comme « un mélange de suivisme, de division des rôles, d'efforts pour créer un contre-pouvoir en espérant que la tempête américaine s'apaisera. » Le but avoué de Washington de préserver la suprématie américaine, tel qu'il est expliqué dans ses documents militaires de 2002, a conduit à des actions armées en Afghanistan, à la quête de bases et de partenaires dans de nouvelles régions et à la mise sur pied d'un ambitieux programme de sécurité intérieure. Mais le SIPRI met en garde contre les risques de l'approche américaine « réunissant la force et le droit. » La politique en Irak de l'administration Bush a ravivé les craintes d'un affranchissement de Washington vis-à-vis de ses alliances et obligations légales, ravivant les tensions entre alliés. « Le débat autour de la question de savoir si les USA peuvent agir de façon absolutiste et unilatérale (...) agite leurs amis bien plus que leurs ennemis », note l'Institut stockholmois. Le SIPRI élargit la question à la querelle sur la Cour pénale internationale (CPI), établie le 1er juillet 2002, dont Washington s'est employé à saper les prérogatives, s'activant pour faire échapper ses ressortissants à sa juridiction.

« Dans le contexte post-11 septembre, et en raison de leur statut de superpuissance, les USA se considèrent particulièrement vulnérables face à des poursuites motivées politiquement », estime le SIPRI dans son rapport annuel. L’Iran avait déjà multiplié ses mises en gardes contre une intervention militaire contre l'Irak mais aussi contre la République islamique elle-même. « Cela dit, nous ne leur donnerons pas de prétexte. Mais si jamais ils entreprennent une action contre nous, je peux vous assurer que le peuple et le gouvernement seront déterminés à défendre l'indépendance et l'intégrité du pays », déclare le Président Khatami. Le commandant en chef de l'armée iranienne, le général Mohammad Salimi, fait état, de son côté, de plans et de dispositifs pris par les forces armées pour déjouer les menaces américaines contre l'Iran. « Nous avons des plans et des dispositifs prévoyant notamment des manœuvres et des mouvements de troupes de l'armée de terre, de l'air et celles de la marine », souligne le général Salimi qui relève directement du Guide suprême de la République islamique l'ayatollah Ali Khamenei en sa qualité de commandant en chef des forces armées. « Quelle que soit la menace et d'où qu'elle vienne, de gros moyens sont prêts pour y faire face », indique le militaire. D'autres dirigeants politiques évoquent, à leur tour, l'éventualité pour le régime de décréter l'état d'urgence, qui serait justifié par les menaces américaines contre l'Iran, ce qu'un porte-parole du gouvernement démentit. « L'administration américaine est extrémiste et belliciste », déclare M. Khatami, « J'espère qu'ils ne cèderont pas à ce mal. » Le guide suprême de la Révolution islamique, l'ayatollah Ali Khamenei, et le ministre du Pétrole, Bijan Namdar-Zangheneh, exhortent alors les pays islamiques producteurs de pétrole à décréter un embargo sur leurs livraisons aux alliés d'Israël, donc, en premier lieu aux États-Unis. Le Président iranien ne manquait pas de phrases de mise en garde. « Je les mets en garde : qu'ils ne fassent pas quelque chose qui leur soit préjudiciable, car une intervention en Iran ne concernera pas seulement l'Iran, mais attisera l'insécurité dans la région, et partout dans le monde », souligne M. Khatami. En septembre, l'AIEA avait donné jusqu'au 31 octobre 2003 à l'Iran pour prouver qu'il ne mettait pas au point des armes nucléaires sous couvert de son programme civil. Si ces preuves ne sont pas apportées, Téhéran s'exposerait à une saisie du Conseil de sécurité de l'Onu avec la menace de sanctions internationales, avait prévenu l'agence onusienne, qui a rappelé que l'ultimatum n'irait pas au-delà de la date butoir du 31 octobre. L'Iran, qui se défend de mener un programme nucléaire militaire, a réaffirmé qu'il était disposé à coopérer totalement avec l'AIEA. Mais le Président iranien, Mohammad Khatami, a réclamé une prise en compte des intérêts de son pays pour signer un protocole additionnel au traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP).