Les calculs des acteurs

Pour qu’une dissuasion réussisse, une puissance doit déterminer et communiquer les lignes rouges au challenger, afin que ce dernier tienne compte des possibles réactions susceptibles de suivre son action. Cependant, les perceptions erronées et les malentendus ne sont pas rares dans les guerres ou encore durant les crises internationales (Robert Jervis, 1989, p. 203) 942 .

Schéma 2. Conception de la dissuasion rationnelle dans le système international

L'échec de la dissuasion est également souvent attribué à l'erreur de calcul des coûts, des bénéfices et des réponses probables aux actions particulières. Le degré élevé d'incertitude, les sources de malentendu, de perception erronée, combinées avec le fait que certains décideurs aiment le risque, contribuent à augmenter la tendance à l'erreur de calcul.

Schéma 3. Le challenger est hautement motivé pour défier la dissuasion.

Dans cette optique, les appels de Sadate concernant la décision de la guerre sont ainsi interprétés comme des appels ayant uniquement une visée interne, et n’ont été pris en considération, ni par Tel-Aviv, ni par Washington. La surprise a lieu lorsque Sadate passe à l’action et exécute ses menaces. Dans le tiers-monde, et dans le Moyen-Orient en particulier, les conditions occasionnant des malentendus et d'autres formes de mauvaise interprétation sont considérables et sont en augmentation. Les différences ethniques, nationales, religieuses et linguistiques mènent souvent à des perceptions erronées, et ceci, de manière significative (William W. Kaufmann, 1954) 943 .

Dans beaucoup de pays arabes et islamiques, la politique intérieure est caractérisée par un degré élevé d'exagération. La distinction entre les visées et les intérêts d’une politique, entre l’intérieur et l’extérieur est souvent confuse. Steven David (1992) 944 . Les actions de Nasser en mai 1967, comme l’échec qu’a connu le gouvernement israélien lorsqu’il n’a pas prévu la probabilité de l'attaque en 1973, peuvent être attribuées, en partie, à une erreur de calcul. Ces facteurs ont également joué avant et pendant la guerre du Golfe en 1991. Malgré le très haut potentiel militaire israélien, et durant des décennies, les armées arabes n’ont cessé de défier cette supériorité militaire. Avant la guerre d’octobre 1973, il y a eu cinq tentatives égyptiennes pour mener un conflit armé (entre 1969 et 1973).

Les Égyptiens, face à la dissuasion israélienne, ont su transformer la perception de faiblesse qu’ont les Américains et les Israéliens à leur égard, en un avantage, pour mener une guerre et employer la force en octobre 1973. En d’autres termes, pour les Israéliens, la dissuasion conventionnelle était réussie et, dans leur conception, les Égyptiens ne pouvaient pas reprendre le Sinaï par la force. C’est ce qui, à juste titre, motive le Caire à défier cette stratégie dissuasive. Déjà en mars 1969, explique Janice Gross Stein (1985) 945 , Nasser défie la dissuasion israélienne, en violant le cessez-le-feu à travers le canal de Suez. La dissuasion israélienne n’a donc pas fonctionné. La logique de la menace et sa crédibilité dépend largement de la rationalité des acteurs. Si le challenger est logique et cohérent dans ses actions, il tiendra compte de la possibilité d’exécution de la menace par le plus fort. Or, le faible, qui fonctionne à l’économie ne procède pas de façon systématique aux calculs des conséquences de ses actions. C’est la cas du challenger qui base ses calculs sur son propre système de valeurs (schéma 4).

Schéma 4. Les logiques des deux acteurs. (Le challenger et son dissuadant)

En 1971, un an après la mort de Nasser, Sadate organise une attaque aérienne contre les installations militaires israéliennes au Sinaï, en préparation d’une attaque terrestre. Cette fois, les décideurs égyptiens choissent de ne pas continuer comme prévu. En 1972, Sadate donne l’ordre à ses généraux de préparer une attaque, et de passer le canal, mais il annule cette décision à la mi-novembre, après avoir délogé le commandant des forces armées, qui refuse d’exécuter ses ordres. Une troisième tentative a eu lieu en mai 1973 : les Égyptiens et les Syriens ont tenté de mener une opération militaire limitée, qui est finalement annulée. Puis en octobre, la vraie attaque a lieu. C’est le quatrième conflit israélo-arabe. La dissuasion israélienne échoue et l’épisode d’octobre 1973, est très coûteux pour l’État hébreu. La dissuasion israélienne n’a pas empêché les attaques irakiennes avec des missiles Scuds contre les villes et les populations israéliennes en 1991. C’est la première fois en 40 ans de guerre, que les villes israéliennes deviennent l’objet d’une attaque prolongée. Dans ce cas, comme dans la guerre de 1973, la dissuasion a échoué, car ici les calculs n’ont pas pris en considération la possible riposte israélienne -il y a bien sûr des différences de contexte pour chaque conflit-. Du côté arabe, l’option d’affrontement a été l’option préférée. Côté israélien, la question de la dissuasion des Arabes reste posée. Dans une région où la course à l’armement n’est égalée comme nulle part ailleurs, la dissuasion contient ici tous les ingrédients pour trouver le terrain permettant de tester son efficacité. Ici, on trouve que les raisons de l’échec de la dissuasion sont multiples. Il y a le facteur de l’ambiguïté nucléaire israélienne. Il y a aussi la différence fondamentale entre les systèmes de valeurs des différents acteurs de la région. Ce dernier point renvoie à une question fondamentale, celle concernant la prise de décision et la rationalité des acteurs, car au fond, dans le cas israélien peut-on dissuader par l’ambiguïté ?

Notes
942.

Robert Jervis, “Rational Deterrence: Theory and Evidence”, World Politics, N. 41, janvier 1989.

943.

William W. Kaufmann, The Requirements of Deterrence , Princeton, Center for International Studies, 1954.

944.

Steven David, “Why the Third World Still Matters”, International Security, hiver 1992.

945.

Janice Gross Stein, “Calculation, Miscalculation, and Conventional Deterrence : The View from Cairo”, in Robert Jervis, Richard Ned Lebow, Janice Gross Stein, Psychology and Deterrence , Baltimore, John Hopkins University Press, 1985.