CONCLUSION GENERALE

Dans un environnement naturel, il est rare pour un humain de rencontrer un odorant isolé. Les odeurs alimentaires, les parfums, l’odeur de la pollution, celle des animaux et celles des autres êtres humains sont complexes et contiennent souvent plus d’une centaine de composants odorants différents.

Il est alors raisonnable de proposer que le système olfactif soit adapté à la perception de mélanges complexes odorants. L’intérêt principal de notre travail de thèse était l’étude approfondie de la dimension qualitative des mélanges odorants. Pour cela, il nous a paru cohérent de débuter par l’étude de la perception de la qualité de stimuli odorants présentés seuls, hors mélange, et ensuite d’identifier les processus perceptifs mis en jeu dans le traitement de la qualité des mélanges odorants (que nous avons choisis binaires par simplification). Nos objectifs étaient multiples :

  1. Etudier l’aptitude de sujets non experts à regrouper des odorants selon des critères exclusivement perceptifs afin de comprendre comment l’organisation naturelle de l’espace des odeurs.
  2. Quantifier l’influence des connaissances sémantiques (le plus souvent, nom de l’objet source de l’odeur) sur l’organisation de l’espace des odeurs, et sur les différents termes linguistiques qui les caractérisent.
  3. Elaborer des modèles de mélanges odorants (binaires) pour mettre en évidence, d’un point de vue qualitatif l’existence d’interactions perceptives entre des odorants mis en mélange et le système, olfactif.
  4. Définir ou redéfinir la notion d’interactions perceptives relatives à la qualité des mélanges odorants.
  5. Etudier le phénomène de sensibilisation olfactive et son influence sur l’appréciation quantitative et qualitative des mélanges binaires odorants.

Les résultats des expériences détaillées tout au long de ce mémoire de thèse ont permis de montrer que le sujet humain possède une aptitude naturelle à regrouper les odeurs en famille, selon des critères presque exclusivement perceptifs. Bien que cette aptitude ne soit pas comparable aux performances observées chez des experts (parfumeurs, aromaticiens…), nous avons souligné le rôle primordial des connaissances sémantiques (le nom de l’odeur) sur les capacités à organiser l’espace des odeurs de notre environnement, ainsi qu’à les décrire verbalement.

D’autre part, nous avons mis en évidence l’existence d’interactions particulières concernant la dimension qualitative de certains mélanges binaires odorants. Nous avons montré que ces interactions sont inhérentes aux composés moléculaires choisis et dépendent en majeure partie de leur intensité perçue ainsi que de leurs proportions relatives dans le mélange. Malgré cela, nous avons conclu que, jusqu’à ce jour, aucun mélange binaire d’odorants n’a été élaboré tel que la qualité de l’odeur qui en résulte soit nouvelle, et drastiquement différente de l’odeur de chacun de ses constituants pris séparément. L’accord-fusion olfactif ne peut alors pas encore être défini comme l’émergence d’une nouvelle note odorante dans un mélange binaire. Jusqu’à preuve du contraire (i.e. trouver un m élange binaire conduisant à un accord-fusion), nous partagerons le point de vue de Olsson et collaborateurs, qui, selon leur modèle, placent la qualité de l’odeur résultante d’un mélange binaire à une position intermédiaire entre les qualités de chacun des constituants (Olsson, 1994; Olsson & Cain, 2000) et non comme une nouvelle note odorante émergeant du mélange.

Enfin, dans une dernière expérience, nous avons montré que l’aptitude de sujets non experts à discriminer perceptivement des odorants en mélange est possible, et que cette capacité peut être significativement améliorée par un apprentissage olfactif passif (sensibilisation olfactive). Par le biais d’une méthodologie électroencéphalographique, nous avons indiqué que cette facilitation perceptive à une base cognitive.

D’un point de vue fondamental, l’intégralité de ce travail permet d’appréhender un champ d’investigations peu développé, celui des mécanismes physiologiques centraux et périphériques mis en jeu dans le traitement de la qualité des odeurs. La performance de ces investigations ne tient qu’à une condition : l’identification de mélanges d’odorants pouvant conduire à la perception des phénomènes d’accord-fusion ou de masquage.

Ainsi, une fois trouvé un mélange binaire particulier (par exemple, le mélange d’un odorant ‘A’ et d’un odorant ‘B’ à des concentrations déterminées et en proportions précises, conduit à la perception d’une nouvelle note odorante ‘C’, qui remplace les notes odorantes ‘A’ et ‘B’), nous prévoyons d’élaborer une procédure expérimentale originale, qui nous permettra de quantifier le rôle des systèmes périphériques et central dans le traitement des mélanges odorants.

En effet, puisque l’information olfactive contenue dans chacune des narines ne se combine qu’au niveau du bulbe olfactif (premier niveau central d’intégration de l’information), il nous paraît intéressant d’élaborer une procédure utilisant un stimulateur olfactif permettant de stimuler indépendamment la narine gauche de la narine droite. La méthodologie employée consisterait (fig. 69) à stimuler alternativement la narine gauche, la narine droite et les deux narines avec l’odorant ‘A’, l’odorant ‘B’ ou le mélange binaire ‘A+B’ dont on sait qu’il conduit à la perception d’un accord-fusion.

Fig. 70 : Suggestion d’une méthode de stimulation permettant de contrôler la part du rôle central et périphérique dans la perception de la qualité des mélanges binaires odorants. En postulant que le mélange d’un odorant ‘A’ et d’un odorant ‘B’, à des concentrations déterminées et en proportion fixée, conduit à la perception d’une odeur ‘C’ (différente de l’odeur de ‘A’ et de ‘B’) ; alors la méthodologie ‘contrôle’ présentée en 1 permettra de mettre en évidence l’implication des niveaux central et périphérique dans la perception de l’accord-fusion ; et le schéma 2 indique la méthode ‘test’ servant à vérifier la nécessité du système périphérique dans la perception de cet accord.

Ainsi, à l’aide de la méthode originale suggérée par la figure 70, nous prétendons pouvoir confirmer ou infirmer les conclusions relatives à l’implication à la fois du système périphérique (muqueuse olfactive) et du système central (bulbe olfactif et au-delà) que nous avons défendues dans ce mémoire de thèse. Le schéma 1 (fig. 70-1) ─ qui constitue la condition ‘contrôle’ à notre question ─ suggère que si la stimulation mononarinale et/ou binarinale avec le mélange ‘A+B’ conduit à la perception d’une odeur ‘C’ (accord-fusion), alors le système périphérique et le système central sont nécessaires à l’intégration de la qualité odorante du mélange. En revanche, le schéma 2 (fig. 70-2) propose de stimuler chaque narine avec un des deux constituants du mélange : si cette méthode de stimulation conduit à la perception d’une odeur ‘C’, alors nous pouvons dire que la perception de la qualité des mélanges odorants dépend du système nerveux central uniquement. Si cette méthode ne conduit pas à la perception de l’odeur ‘C’, alors nous concluerons à la necessité d’une intégration périphérique pour un tel traitement. Enfin, il serait primordial de comparer les évaluations de certains paramètres psychophysiques (intensité perçue, typicité, hédonicité…) en réponse aux stimulations odorantes afin de quantifier le rôle exact du système périphérique dans la perception des mélanges odorants.