2.6. Deux systèmes principaux de soins

En regroupant les systèmes de soins, il existe d’une part les systèmes de soins modernes basés sur le système bio-médical et d’autre part le système de soins social regroupant en son sein le système de soins traditionnel et le système de soins spirituel. Par rapport à tout cela, une question essentielle peut se poser, à savoir quelle est l’importance des systèmes de soins traditionnels en particulier dans la société gabonaise, comme alternative au système bio-médical ?

Même si le patient et leur famille n’accordent pas une grande importance aux croyances traditionnelles, il est rare qu’ils ne fassent pas un tour chez le nganga. Dans le cadre de cette recherche, un questionnaire portant sur l’utilisation des thérapies traditionnelles montre que plus de la moitié de la population interrogée, toutes caractéristiques confondues, utilise les thérapies traditionnelles, et cela, même s’ils fréquentent les églises ou vont à l’hôpital. D’ailleurs, certains médecins cautionnent même la fréquentation des lieux thérapeutiques traditionnels. Lorsque les cas deviennent problématiques à l’hôpital, ils disent : « c’est un problème de Noirs qui ne relève pas de notre compétence ».

Ce qui revient à dire que toute thérapie traditionnelle repose en général sur le postulat selon lequel le mal vient de l’extérieur, du dehors (milieu extérieur) pour agir sur l’individu, au dedans (psychisme). C’est le cas des empoisonnements ou encore des envoûtements, etc. Ce postulat constitue la base même des thérapies traditionnelles. Certains travaux menés à l’Ecole de Psychiatrie de Fann (Dakar) et dirigés à l’époque par H. Collomb (1965) ou ceux de I. Sow (1977) 40 , T. Nathan (1986) 41 pour ne citer que ceux-là, ont permis de vérifier sur le plan clinique ce postulat. Ce postulat met surtout en avant l’aspect persécuteur. Même si certains thérapeutes traditionnels s’en défendent en disant que leur objectif premier est d’abord de soigner et non d’accuser tel ou tel membre de la famille car après avoir accusé la personne malade pourra-t-elle recouvrer sa santé ?

A la suite de I. Sow (1977), E. Pewzner (1997) est arrivée à comprendre la prévalence du caractère persécuteur dans certaines sociétés, notamment africaines. En effet, pour l’auteur, les sociétés occidentales sont de type judéo-chrétien. Elles reposent sur la conception du Bien et du Mal. Cependant, la persécution n’est pas seulement l’apanage des sociétés africaines. Car même en Occident, elle existe. Différents troubles ont été cités par les sujets, parmi lesquels ceux liés à la sorcellerie, la possession par les esprits, les envoûtements, les empoisonnements, etc. Et le nganga devient le seul recours pour ce genre de problème, même si quelques uns se tournent vers les pasteurs, les prêtres. Chez le nganga, le processus suit une certaine démarche, allant de la divination à l’initiation en passant par le traitement.

De ce fait, les troubles liés à la sorcellerie, la possession par les esprits, les envoûtements, la violation des interdits sont-ils des facteurs favorisant des « désordres ethniques » ? Pour G. Devereux (1973) 42 , chaque société et chaque culture possède ses désordres culturels nés des principes culturels régissant la société. Ayant travaillé sur les phénomènes de « mbumba y yano » au Gabon, O. Opape 43 montre l’impact du monde des esprits sur le sujet dans la société Myèné, et les manifestations psychopathologiques qui en découlent. Sur cette base, la thérapeutique appropriée est l’utilisation du rite « mbumba » qui, en général, appartient au monde des femmes. Par ailleurs, S. Mamboundou-Mounguengui (1984) soulève le même problème mais cette fois-ci chez les peuples Punu du Gabon avec le « Mugulu  » qui est un rite thérapeutique appropriée pour la prise en charge des malades mentaux.

Les deux situations montrent l’existence des désordres culturels et les moyens de les prendre en charge. Ainsi, le « mbumba » et le « Mugulu  », par exemple, constituent-ils des désordres culturels ? Sont-ils l’expression d’un état psychique perturbé ?

Enfin, de cette pré-enquête, il ressort l’impact du modernisme sur la société gabonaise. Comment se caractérisent ces changements sociaux ? Quels comportements entraînent-ils chez les Gabonais ? En effet, l’arrivée du modernisme caractérisée notamment par le christianisme, avec le réveil des églises éveillées, a entraîné une utilisation d’un nouveau système de soins dits thérapies spirituelles. Ces églises dites éveillées vont se servir des paroles bibliques pour condamner certaines pratiques traditionnelles comme la divination, les pratiques magiques, etc. Cette situation a eu pour conséquence la dégradation de l’image du nganga et la perte d’intérêt pour les pratiques thérapeutiques traditionnelles. Situation favorisée aussi par le développement du charlatanisme où le soi disant thérapeute s’illustre le plus dans le clientélisme aux dépens de l’efficacité de ses thérapies.

Par ailleurs, l’élévation du niveau d’étude suite à l’instruction généralisée, le développement de l’esprit rationnel, a permis à certains individus de moins se référer aux croyances traditionnelles à tout va, et par conséquent, de réduire l’utilisation des thérapies traditionnelles. Par exemple, que peuvent faire les thérapies traditionnelles dans le cas de l’échec scolaire et autre ? Ces situations ont conduit à deux attitudes. La première est la fréquentation des églises, et par conséquent l’utilisation des thérapies spirituelles. Mais il se trouve que tout le monde n’est pas chrétien et face à l’échec de ces thérapies, il ne reste plus qu’aller à l’hôpital qui est la deuxième attitude. Vu l’ouverture de certaines églises, le recours à l’hôpital est immédiat lorsque les résultats ne sont au rendez-vous.

Cependant, malgré cette influence du modernisme, les thérapies traditionnelles restent une référence indéniable pour une grande partie de la population. Même si ce recours n’est pas immédiat, il l’est surtout lorsque les faits et phénomènes vécus dépassent l’entendement du commun des mortels. Or en Afrique, tout fait est régi par cette double dimension : visible (objectif) et invisible (non objectif).

Au terme de cette partie sur les représentations et les systèmes de soins, on va s’intéresser aux différentes approches théoriques qui vont servir à la compréhension de cette recherche.

Notes
40.

Ibrahima Sow, Psychiatrie dynamique africaine. Paris, Payot, 1977, 280 p.

41.

Tobie Nathan, La folie des autres : traité d’ethnopsychiatrie clinique. Paris, Dunod, 1986, 241 p.

42.

Georges Devereux, Essais d’ethnopsychiatrie générale. Paris, Gallimard, 1973, 2ème édition, 398 p.

43.

Cité par Sébastien Mamboundou-Mounguengui (1984).