d) FUSION D’HORIZONS ET MODERNITE

Le premier quart du XXe siècle littéraire roumain se caractérise-on l’a vu- par des écrits globalement traditionalistes (inspiration historique, ou rurale, mettant en scène des conflits sociaux), la majorité des auteurs se réclamant des courants « poporaniste » ou « sàmànàtorist » dont les noms en disent long sur la nature de la création qu’ils préconisaient (« sàmànàtor » signifiant « semeur » et « popor », voulant dire « peuple »). Un grand homme de culture, historien, critique littéraire, un intellectuel dans le sens le plus plein du mot, Nicolaé Iorga (qui, par ses opinions politiques attisa la haine des légionnaires - l’extrême droite roumaine- dont il fut la victime) qui fut le mentor du courant « Sàmànàtorul » est représentatif de l’idéologie culturelle qui précède « la venue » du moment H. P-Bengescou, au pôle opposé. Eugène Lovinescu, le mentor de « Sburàtorul », s’engage dans une véritable polémique avec Iorga, s’attaque, dans la foulée, à Ibràiléanu et au « poporanisme » - le courant soutenu par ce dernier- ( qui s’opposait, lui aussi à Iorga jugé trop conservateur):

“De par la nature sociale de notre peuple, la littérature roumaine esthétique a été, en grande partie, une dérivation de l’esprit de la littérature populaire; de par l’origine rurale de nombreux de nos écrivains, il est normal que cet esprit se maintienne jusqu’à nos jours. Mais, comme sous l’influence implacable du synchronisme contemporain les transformations du dernier siècle ont été incomparablement plus importantes que les précédentes, la littérature ne pouvait pas ne pas en tenir compte; le courant “poporan” qui fut le bienvenu au début de notre littérature qu’il a aidée pour sa création esthétique et surtout pour fixer une langue qui était encore hésitante, ne peut plus à présent être le seul point d’appui d’une littérature évoluée, entraînée dans l’interdépendance des littératures européennes.

Mais interdépendance ne veut pas dire internationalisation: nous fait remarquer le critique. Car « par l’élaboration à partir d’une sensibilité déterminée, en partie par l’hérédité, en partie par l’atmosphère morale de son milieu, et dans un matériau verbal d’une résonance spirituelle spécifique - toute littérature ne peut être que nationale. » Le reproche majeur qu’il fait à son célèbre confrère est que :

‘« Monsieur Iorga écrivait bien en 1905: la littérature doit affirmer l’âme d’un peuple dans des formes qui correspondent à la culture de son temps - c’est à dire exactement ce que n’a pas fait la littérature sàmànàtoriste : au lieu de veiller à la synchronisation de la littérature avec l’esprit du temps et avec la phase d’évolution de notre culture, M. Iorga n’a fait que revaloriser l’ancienne idéologie qui prônait le contact permanent entre notre littérature et l’esprit populaire et a fait ainsi retarder le processus naturel de l’évolution de la littérature roumaine qui est celui de l’esprit populaire vers la différenciation, processus qui a pris fin en France, par exemple, depuis plus de quatre siècles.” (in “Scrieri”, vol. 4, chapitre II, Éditions Minerva, Bucuresti, 1973 ).’

Cette “différenciation” est expliquée dès les premières lignes de l’Histoire de la littérature roumaine contemporaine, le premier des six volumes projetés et consacrés à L’Évolution de l’idéologie littéraire: “Expression plus ou moins réalisée d’un style, toute oeuvre d’art est appréciée pour son effort de différenciation par rapport au style du passé et pour son apport à la fixation de la sensibilité actuelle.” Le critique souligne que la différenciation ne remplace ni l’art, ni le talent. “ À côté de l’élément mobile et évolutif, il existe un minimum de conditions dictées par l’expérience du passé et par le consensus des gens de goût” ajoute-t-il. Dans le chapitre XXVI de cet ouvrage, relatif au “mouvement moderniste comme résultant du synchronisme”, Eugène Lovinescu est tenté de définir ce premier comme né du contact avec les littératures occidentales : “En rejetant le caractère agressif et exclusif que l’on sous-entend d’habitude dans le terme d’ « imitation », on pourrait définir le mouvement moderniste comme un mouvement résultant du contact vivant avec la littérature française plus récente, celle d’après 1880 » ( passim, p.548). Selon l’historien littéraire, qui était, par formation, professeur de lettres classiques, (métier qu’il exerça toute sa vie, à côté de son activité de critique), les mouvements littéraires naissent d’une tendance commune de réaction aux formes d’art anciennes, vieillottes. « La future formule prend vie au terme d’une élaboration lente et obscure, qui ne se cristallisera dans une conscience de soi que bien plus tard. »

Lovinescu réalise ici une approche du processus de réception, car on trouve dans ces lignes l’idée d’évolution de goût, de familiarisation avec de nouvelles formes littéraires qui influent inconsciemment sur l’esprit du lecteur. On remarque aussi le sens que le critique veut imprimer au terme d’influence ; ses accusations semblent bien fondées : ainsi à propos de la « poésie moderniste », contemporaine avec le courant « sàmànàtorist »voisinage qui la condamne à mener « une existence obscure et précaire sous l’accusation méprisante de simple littérature d’imitation. Nous avons montré largement, au cours de cet ouvrage, que ce caractère d’imitation, ou pour mieux dire d’influence[n.s.], n’est pas plus spécifique à cette poésie qu’aux autres, même traditionalistes (…) mais qu’elle est la seule à répondre à notre sensibilité esthétique » (idem, p.687).

Au terme de ce passage en revue des opinions émises par la réception roumaine, on peut avancer l’idée que certains critiques nationaux, au courant de la prose qui s’écrivait alors sur les bords de la Seine, ont été heureux de trouver et de prouver, que la modernité poussait aussi au pied des Carpates ! Et qu’il considère ces créateurs autochtones comme étant de la lignée de Proust, la raison en est plus que simple : le nom du Narrateur est le plus « percutant », c’est celui qui résonne le plus fort à cette époque ; il est un sésame pour les Lettres européennes ! Son œuvre a irradié jusque dans cette partie éloignée de la latinité et a pénétré dans l’esprit public roumain. Grâce aux intermédiaires, La Recherche est acceptée (par le grand public des lecteurs) comme représentant un nouveau canon littéraire. Lorsque l’œuvre de Hortensia P.Bengescu paraîtra, elle sera lue- à son tour- avec de nouvelles « lunettes » ! Or, la connaissance des éléments qui forment le « proustianisme » (terme érigé en concept par la critique autochtone roumaine) permet au public lecteur la reconnaissance de caractères semblables à ceux de l’œuvre proustienne dans la nouvelle œuvre, nationale, cette fois.

Si de Proust ne la rapproche, essentiellement, comme on pourrait croire, que le monde décrit et la préférence pour l’analyse, on pourrait conclure rapidement - s’il faut à tout prix placer la romancière roumaine dans une grille française - qu’elle serait une sorte de Paul Bourget (1852-1935), avec lequel elle aurait en commun ce goût pour l’art, pour les personnages frottés de culture, pour le type de dilettante que l’on peut déceler ici ou là dans les écrits de Hortensia, etc. Dans Les vierges échevelées, Hortensia Papadat-Bengescu fait elle-même une allusion à Paul Bourget, ce qui amène un critique comme Tudor Vianu à comparer « le mode analytique » de la romancière roumaine à celui de l’écrivain français :

‘« Ce mode ne ressemble naturellement pas à la manière de Bourget. Froid, par l’exigence d’une certaine tenue intime, ce mode reste en réalité animé par la chaleur d’un tempérament passionné. Scientifique – sa science est métaphysique. » (T. Vianu in « Sburàtorul »-1920, article reproduit dans ses Oeuvres, vol.3, p.54, Éditions Minera, Bucuresti, 1973). ’

Avec l’avantage du temps, nous pourrions nous demander ( d’une façon rhétorique!) si Paul Bourget a fait beaucoup d’émules (en France ou ailleurs) ? Et qui lit encore de nos jours Paul Bourget ? Alors que Hortensia Papadat-Bengescu reste un écrivain actuel dans son pays, et cette résistance victorieuse sur le temps s’explique par la qualité de sa prose ainsi que par une modernité de style qui facilite encore et toujours la réception du public des lecteurs.

Hortensia Papadat-Bengescu a probablement lu les Essais de psychologie contemporaine de Paul Bourget, elle qui était si avide de nouveautés culturelles ; l’esprit d’analyse que l’auteur relève chez Stendhal devait la consolider dans sa propre démarche. Non seulement Bourget écrit des romans psychologiques, mais il théorise même la psychologie ; de plus, il précède chronologiquement Marcel Proust, ce qui nous permet d’imaginer qu’il est connu de l’intelligentsia roumaine, en particulier. L’agacement d’un écrivain roumain (D. Zamfirescu) à la fin du XIXe siècle devant l’engouement pour le « psychologisme », confirme le rayonnement des écrits de Bourget dans l’espace roumain.

Les dernières décennies du XIXe siècle se caractérisent, rappelons-le, par un développement de la psychologie expérimentale (voire Michel Raimond La crise du roman, Librairie José Corti, Paris, 1966) et dont les intellectuels roumains sont informés puisque, autour de 1898-1890, un échange d’idées a lieu entre le critique Titu Maiorescu et le prosateur Duiliu Zamfirescu. Ce dernier affirme qu’après avoir lu Le Disciple (roman de P. Bourget paru en 1889), il s’est décidé à ne plus jamais faire de psychologie ! Un brin excessif, il se demande ce qu’est, finalement, la psychologie et il répond: une parole en l’air… puisque « tout bon roman doit être psychologique » ! L’analyse psychologique est donc dans l’air du temps…et dans les esprits des Roumains éclairés. Parmi les romans précédant l’arrivée du cycle Hallipa, nous en avons bien remarqué qui faisaient appel à l’analyse. Il semblerait que tout écart par rapport à une conduite « normale » soit taxé de psychologique, comme nous laisse deviner la définition qu’en fait Albert Thibaudet en1938) : « Le romanesque psychologique apparaît lorsque les sentiments et les actions des personnages font éclater et font démentir tous les cadres préconçus dans lesquels le lecteur pouvait les prévoir, et aussi dans lesquels ils pouvaient, le moment d’auparavant, se prévoir eux-mêmes » (dans Réflexions sur le Roman ,Gallimard, NRF, p.214).

Le lecteur habitué aux canons littéraires bien précis- ceux qu’impliquait la production de romans traditionnels - prend connaissance d’une diversité qui petit à petit provoque chez lui un changement de goût ; on assiste donc à une formation, à une éducation du goût littéraire. A un changement de langue ; la langue de H.P -Bengescu est actuelle, moderne, car elle répond aux besoins de l’analyse. C’est une langue analytique qui s’adapte à son nouvel objet.

Il s’agit d’une évolution au bout de laquelle se profilent de nouveaux canons littéraires. Les historiens littéraires (critiques, commentateurs, parfois les écrivains eux-mêmes par leurs déclarations publiques) ont conditionné le public des lecteurs. En influant sur leurs esprits, ils les ont mis en condition : à présent – c’est à dire lorsque le nouvel horizon d’attente a requis tous ces éléments - les lecteurs sont prêts à recevoir une prose nouvelle de par sa forme et son fond.

Il nous semble avoir suffisamment insisté sur le rôle des médiateurs qui sont, en clair, ceux qui agissent dans le sens des transferts culturels: la personnalité des « mentors » tels que Ibràileanu ou Lovinescu, des revues littéraires, des gens de lettres connaissant Proust directement ou par personne interposée et qui pratiquent une véritable activité de « propagande » de l’œuvre proustienne, par admiration débordante (Anton Holban, Mihail Sebastian). Vers 1928, Mihail Sebastian écrivait :

‘« Le roman de Marcel Proust, par sa seule présence parmi nous, entraîne une atmosphère intellectuelle spécifique et détermine l’écriture contemporaine à partir d’une position de tutelle… La littérature des dernières années respire dans l’atmosphère de l’œuvre de PROUST et l’implique… Jusqu’à présent, l’on n’a puisé à cet enseignement que de façon inorganisée, accidentelle et sans une spécialisation suffisante. Proust est assimilé par les écrivains nouveaux de manière inconsciente et utilisé de même. »’

C’est à croire qu’il regrette qu’à cette date il n’y ait pas eu plus d’auteurs roumains et qui s’inspirent plus fidèlement de Proust ! A la même époque, Sebastian lui-même ne se nourrit que d’œuvres proustiennes. Il avoue que vers 1922-1923 Proust « avait remplacé dans mes préoccupations toutes les passions possibles » déclaration qui fait de lui un parfait catalyseur dans le processus invoqué, ou d’intermédiaire dans un processus du passage de l’ancien vers le nouveau qu’implique toute dynamique de modernisation.

Les analogies et autres comparaisons avec Proust se multipliant, la romancière roumaine s’est sentie peut-être le devoir de s’approcher de la Recherche et- chose étonnante de la part d’une femme si cultivée et si prompte à se nourrir de nouveautés- elle s’arrête à la lecture du deuxième tome (d’après C. Ciopraga). Un de ses commentateurs (Serban Cioculescu) pensait que finalement, elle s’était décidée à appliquer des procédés « proustiens » ( le souvenir sur le mode de l’introspection) dans Racines ( le roman écrit dix années après Le Concert). Dans ce dernier livre (elle en écrira ensuite un autre, L’Étrangère, dont le manuscrit s’est perdu) l’auteur poursuit l’histoire de quelques personnages du Concert (car les sagas sont augoût de l’époque), comme Eléna, qui, laissant son fils en Suisse à la charge de Marcian, retourne remettre de l’ordre dans ses affaires après la mort de son mari, Dràgànescu, dont elle était en train de divorcer. Mais - par goût de l’organisation ou par remords d’avoir tout quitté pour son grand musicien - elle fait venir son enfant, adolescent maladif et instable, dans la propriété familiale avec l’intention de lui apprendre à devenir le futur maître de leur fortune ; Ghighi (c’est le nom de l’adolescent) vit un drame dont personne ne se rend compte, même pas Marcian, le seul être auquel l’enfant s’était attaché, et finit par mettre fin à ses jours. Dans d’autres épisodes, le lecteur familier du cycle Hallipa retrouve l’incontournable Licà, dans l’éternel rôle de jeune premier, malgré ses cinquante ans. Cependant, le personnage principal est celui de Nory, la sympathique féministe du Concert, où elle courait d’une maison à une autre, colportait les nouvelles- liant narratif plus que personnage accompli. On découvre cette fois-ci qu’elle peut être un véritable personnage sinon une personne, (un peu) amoureuse, même jalouse, et qu’avec l’âge elle devient plus humaine en tant que femme, mais aussi en tant qu’entité romanesque ;l’auteur a réussi à la rendre moins livresque, plus véridique. Le personnage de Nory est si particulier, si différent des autres femmes qui peuplent le cycle Hallipa - il faut le reconnaître - qu’il doit avoir du mal à se faire accepter par un critique comme Basile Mountéano. Ainsi trouve-t-il, dans son Panorama de la littérature roumaine contemporaine, que la société présentée par HP-B est le produit synthétique d’une fiction abstraite « singulièrement dénuée de vie » ! Est-ce que notre critique ne serait pas trop imprégnée de civilisation française pour pouvoir avoir une vue objective des réalités roumaines ? En 1938, peu après la parution de l’ouvrage de B. Mountéano, et immédiatement après la parution des Racines, un jeune (à ce moment-là !) critique hardi du nom de Serban Ciocoulescu entreprend une analyse détaillée de la dernière création de HP-B. Minutieuse et pénétrante, sa critique contient quelques idées dignes d’être mentionnées ici : « La bourgeoisie de H.P.-Bengescu est composée d’éléments parfaitement plausibles que nous pouvons, tous, rencontrer, assez souvent.» Nous trouvons ainsi, déclare le critique, dans le pays, « des constellations de familles roumaines apparues comme des satellites sur l’orbite de la civilisation française. Ce serait une erreur de croire que cela n’est qu’un phénomène d’imitation automatique sans conséquence : il a produit des entailles profondes sur le corps de la grande bourgeoisie roumaine qui ont laissé des traces pendant de longues générations. » Évidemment, reconnaît le commentateur, les personnages du cycle Hallipa surprennent le lecteur des romans traditionnels et traditionalistes justement par « la curieuse faune humaine ». Un bon observateur de mœurs, donc un bon écrivain, doit obligatoirement «enregistrer des phénomènes que la morale laïque ou religieuse condamne » et les analyser. « La pathologie de la vie morale, en littérature, est un des secteurs les plus importants du roman moderne ». Avec beaucoup de discernement, S. Cioculescu souligne le fait que :

‘« La critique traditionnelle s’élève contre ces choses-là et recommande, avec une force excessive dont elle n’a pas conscience, la santé morale à tout prix, ainsi que de beaux sentiments et de beaux faits. Nous avouons, à notre tour que l’abus clinique nous semble intolérable dans un roman mais uniquement lorsqu’il résulte d’un effort de conformité au goût du public et s’il n’a pas les qualités qui légitiment l’analyse psychopathologique ».’

Plus loin, le critique insiste sur une autre qualité caractéristique de la création de notre romancière :

‘ « Il y a dans toute son œuvre un refus de la vulgarité, une répulsion pour le phénomène social comportant des compromis, des transactions, des promiscuités. Là aussi nous pouvons relever des implications, des essences, des significations informulées, en une parfaite harmonie avec le style froid de l’auteur. Ses attitudes ne sont précisées nulle part, de sorte que sa présence n’est jamais trahie ; un art qui ne veut absolument pas nous solliciter par le biais d’aveux charmeurs, aguichants, pour arracher notre adhésion ou notre sympathie. » (extrait de l’article publié dans la « Revista Fundatiilor regale, numéro :11 du 1er novembre 1938 et repris dans Aspecte litarare contemporane, Bucarest, Éditions Minerva, 1972, p.635-637).’

Une incursion dans la réception roumaine de l’époque permet de relever le besoin manifeste d’analyse intime ou de psychologie appliquée qu’ont à présent, les lecteurs de romans. La preuve en est ce constat que Pompiliu Constantinescu faisait en 1926:

‘« Dans son évolution vers une suprématie presque accomplie, notre roman a dû lutter contre deux grands obstacles : le document pittoresque qui enregistre purement et simplement, et le lyrisme qui marquait, le plus souvent, une tendance vers le plaidoyer social quand ce n’était pas, carrément, l’aveu direct d’une absence de création objective. De Filimon - peintre coloré et audacieux de la société phanariote, mais écrivain maladroit et embrouillé dans les fils stéréotypés d’un romantisme au goût de son époque – en passant par le lyrisme de M. Sadoveanu, retiré dans le passé et dans l’évocation de la nature tout comme dans son naturalisme fragmenté, dans l’épisodique dépourvu d’analyse intérieure - en passant encore par l’agressive tendance au rudimentaire psychologique de Vlahutà et jusqu’à cette sereine image de la vie présentée par l’œuvre de Duiliu Zamfirescu, le roman roumain demeure encore une énigme ».’

D’autres auteurs, comme Slavici ou Agârbiceanu, n’échappent pas au jugement sévère du critique qui leur reproche « leur intrigue lourde, leur psychologie superficielle, naïve ou conventionnelle (qui) étouffent la véritable création sous un moralisme optimiste ou maussade ». Avec leur: « paysage local et l’horizon limité des personnages, ils constituent la flore régionaliste du genre ; dans une zone analogue se retrouve la littérature à thèses de Sandu-Aldea, avec ses Deux lignées ou la récente esquisse de roman Voica de M-elle Henriette Stahl. » (Problèmes du roman, in Sburàtorul, déc. 1926).

Pompiliu Constantinescu, l’auteur de cette étude sur le roman roumain, laisse transparaître son mépris pour tout ce qui précède le moment Hallipa; le seul qui a droit à son admiration pour ses qualités de véritable romancier est Liviu Rebreanu. Ces qualités de grand prosateur en font un "intouchable", à juste raison. Le cycle que H.P.-Bengescu vient d’inaugurer par Les Vierges échevelées et le Concert permet à notre critique d’exprimer son enthousiasme bien dosé !

‘« La littérature de Mme Hortensia Papadat-Bengescu, saturée par l’analyse d’un lyrisme prodigieux en sensations et complexe de par son intellectualité, procédant par élimination et évolution, s’est organisée à travers Les vierges échevelées et surtout le Concert de Bach en une vision épique d’une dissection subtile par son raffinement, intellectualisée par le matériau et jamais égalée encore sur ce point.»’

La note finale d’espoir repose sur la confiance dans la création future et la dextérité technique des romanciers roumains. En 1930, le même critique enregistrait avec satisfaction (dans la revue Vremea/Le Temps) la parution du premier roman de Camil Petrescu, Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, moment qu’il qualifie « d’affirmation totale d’un écrivain avec des moyens révélateurs ». Les nouvelles formes narratives venaient d’être acceptées.