c) La difficulté d’abandonner sa langue maternelle.

Pour déterminer la facilité ou la difficulté à appliquer cette norme linguistique, il est nécessaire d’évaluer la présence / prégnance du francoprovençal dans les registres consulaires. Dans cette optique, toutes ses apparitions ont été relevées et des séquences ont été déterminées dans le texte : chaque séquence correspond à une journée de compte rendu du secrétaire du consulat. Les six secrétaires successifs se conforment aux choix des conseillers. Mais bien qu’ils obéissent à des ordres, ils influencent aussi les registres par leur personnalité. Trois phases de notations sont perceptibles au sein du consulat : 1416-1446, 1447-1496, 1497-1519 445 . Ces divisions ont été reprises pour appréhender l’évolution de la présence du francoprovençal dans les registres.

Mais auparavant, il convient de présenter le vocabulaire et les formes francoprovençales reconnaissables à quelques traits particuliers présents dans les registres 446  :

La période 1416-1446 est celle où la présence du francoprovençal est la plus visible. Ce constat est cependant à relativiser immédiatement car il n’y a en moyenne que 27% des séquences qui renferment du francoprovençal. De plus, dans 53% de ces cas, les mots en francoprovençal sont totalement isolés dans le texte. Si l’on ajoute les cas où deux mots seulement sont relevés, le résultat prouve que plus des trois-quarts des traces de ce dialecte sont des scories, ne représentant dans la séquence que 1 à 3% du total des mots. La proportion maximum de mots en francoprovençal reste minime (7,5%), et le nombre maximum de mots reste lui aussi faible.

Le pourcentage de séquences permet de connaître la fréquence d’utilisation du francoprovençal, mais pour tenter de comprendre les raisons de cet emploi, il faut savoir quels mots sont prononcés dans cette langue. Cette analyse doit se faire en deux temps : on relèvera d’abord les termes en francoprovençal pour déterminer si l’on peut lire une évolution de leur nombre entre 1416 et 1446 ; ensuite on essaiera de regrouper ces termes en les classant pour découvrir si certains champs lexicaux sont plus propices que d’autres à l’utilisation du francoprovençal.

Deux choses sont à distinguer dans nos comptages pour chaque année : le nombre de mots en francoprovençal et la fréquence d’apparition de ces mots. En effet, certains mots apparaissent régulièrement ; deux séquences différentes peuvent donc renfermer le même mot, qui est parfois répété plusieurs fois. Ainsi pour l’année 1416, nous avons trouvé quatre mots en francoprovençal : san jaquemo, fusta, tallia, dimi. Si l’on additionne toutes les occurrences de ces mots, on trouve un total de 6 termes en francoprovençal, car dimi apparaît 3 fois. Le graphique ci-dessous présente ce double comptage pour la période 1416-1446.

Les mots en francoprovençal (1416-1446
Les mots en francoprovençal (1416-1446 Le terme « lacune » désigne les années pour lesquelles les registres ont disparu. ).

Ce graphique nous permet de constater une double évolution : le nombre de mots en francoprovençal, tout comme le total de leurs occurrences connaissent une courbe globalement descendante à partir du milieu des années 1420.

Le total des occurrences connaît un pic en 1424, puis une brusque diminution. Plusieurs hypothèses peuvent être formulées : la plus simple est de penser que les élites lyonnaises s’imposent rapidement un contrôle très strict de leur langage et que le francoprovençal est perçu comme appartenant à un niveau de langue trop populaire. Cette explication peut être confortée par le fait que ces archives consulaires renferment, somme toute, peu de traces de francoprovençal 449 .

Autre explication, qui sans exclure la précédente pourrait apporter un autre éclairage : on pourrait rapprocher la présence plus ou moins marquée de mots ou formes en francoprovençal, des phases de plus ou moins grande proximité entre l’administration royale et Lyon, correspondant aux épisodes de conflits ou de trêves dans la guerre de Cent Ans. En effet, de 1424 à 1428, on entre dans une période de paix relative avec la Bourgogne : le 28 septembre 1424, à Chambéry, des trêves sont signées « obligeant d’une part le roi et le duc de Bourbon, d’autre part le duc de Bourgogne. Elles s’appliquaient aux Etats Bourbonnais, à la ville de Lyon et au pays de Lyonnais, à la terre de Villars, au Mâconnais, Charolais, comtés de Nevers et de Donzy ; elle comportaient d’abord l’abstinence de guerre, chacun des princes étant responsable de ses capitaines et aussi la liberté du commerce » 450 . Les relations entre Lyon et la royauté sont donc facilitées et, par le biais des écrits royaux, le français d’Ile de France devient un modèle moins lointain, imité avec parfois encore quelques maladresses par le consulat.

Pour comprendre les habitudes linguistiques des conseillers, il convient de se demander s’il existe des termes francoprovençaux employés de manière récurrente, mais aussi si certains domaines sont plus propices à cette réapparition de la langue maternelle.

Pour affirmer qu’un terme francoprovençal est récurrent, il faudrait partir du présupposé que ce terme revienne au moins une fois par an au cours de cette période, donc plus de 19 fois 451 . Quelle part des mots en francoprovençal répond à ce critère ?

Fréquence de chaque terme dans le corpus francoprovençal.
Nombre d’occurrences 1 2 3 4 5 6 7 8 9 14 15 20 22 23 32 77 261
Part relative (%) 65 12 3 6 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1 1
  94% 6%

65% des mots en francoprovençal n’apparaissent qu’une seule fois. Seulement 6% des termes apparaissent plus de 18 fois, ce qui fait de ces mots des exceptions. Les mots fréquemment employés en francoprovençal sont rares. Ces apparitions sont donc pour la grande majorité des glissements involontaires ; pour éclairer cet aspect, nous avons regroupé tous les termes dans plusieurs catégories, pour dégager les sujets de prédilection où affleure le bilinguisme de ces élites.

Les domaines d’utilisation du francoprovençal (1416-1446).
Les domaines d’utilisation du francoprovençal (1416-1446).

La grande majorité de ces mots concerne des noms de personnes (Nemo de Nievro, Leonard Caillie) 452  : ils sont écrits de façon fluctuante, tant pour l’orthographe que pour la langue. Cette hésitation, qui conduit le secrétaire à nommer parfois les participants aux réunions du consulat en francoprovençal, laisse supposer que dans la vie quotidienne, on les interpelle de cette manière. Ce serait une sorte d’incursion de l’usage courant dans un monde plus policé, où il est de meilleur ton de donner la prononciation française de son nom.

Le domaine des impôts est aussi concerné. Seulement trois mots différents constituent cette catégorie, taillie, barra et rata 453 , le premier totalisant à lui seul 91 apparitions. Ce nom était aussi couramment employé dans les livres d’estimes de 1387 étudiés par J. Rossiaud 454 , et semble donc être assez réfractaire à la francisation. De même pour la catégorie « Economie » le mot encherie totalise à lui seul 86 apparitions sur 102.

Les noms de lieu (la tour de la chenna, Pierre-en-cisa, le passage du Griffo) sont aussi concernés  et il est frappant de voir que parmi des expressions isolées, ressortent particulièrement ovrour 455 et Saint Jaquemo 456  : c’est le lieu de réunion du consulat et ce rôle particulier confère donc à cet endroit un grand prestige. La chapelle saint Jacques, appelée aussi saint Jaquème 457 , a été construite par les Chaponay au XIIIe siècle et sert depuis lors de salle de réunion au consulat. J. Rossiaud fait remarquer que dans les livres d’estime, le nom de San Jaquemo est aussi très fréquent, « tout se passe comme si la révérence civique à l’égard de l’histoire et du légendaire urbains s’exprimaient nécessairement par le respect des désignations traditionnelles. Les sacralités urbaines ne devaient pas être phonétiquement perverties » 458 .

Les qualifications professionnelles n’ont que très rarement une terminaison en « -our », le suffixe « -eur » s’est imposé largement. Pourtant, quelques professions ont encore parfois sous la plume du secrétaire cette terminaison en « -our » : J. Rossiaud souligne dans son article que fin XIVe, une dichotomie assez nette s’établissait entre les métiers relevant de secteurs archaïques écrits avec « -our », et ceux relevant de l’économie marchande écrits avec « -eur ». Dans les registres, si aucune profession n’est notée exclusivement avec le suffixe « -our », celles qui apparaissent parfois avec cette terminaison appartiennent toujours à des secteurs anciens de production : ce sont les affanours et les correours 459 . Cette désignation, de par sa rareté, semble assez péjorative lorsqu’elle apparaît.

Les mots évoquant des possessions (vignie, terra, muleta 460 ) ou le vocabulaire de la parenté sont rares : le francoprovençal se ressent comme un relâchement dans l’expression. Cependant dans la catégorie « Famille », subsistent uniquement les mots désignant les femmes (mulier, fillie, releissia 461 ). C’était déjà le cas dans les livres d’estimes de la fin du XIVe siècle, sans doute parce que les femmes « parlent francoprovençal, ou dans le meilleur des cas un français beaucoup plus marqué par les dialectalismes que celui de leurs parents mâles, milieux favorisés compris » 462 . Les femmes ne s’expriment pas au consulat, mais on pense à elles et on parle d’elles plus spontanément en francoprovençal, comme pour marquer jusque dans la langue, qu’elles vivent dans une sphère particulière dans la société urbaine, qui n’est pas celle des hommes, surtout ceux qui ont le pouvoir. Cette idée est confirmée par le fait que chaque fois que le mot relaissie apparaît dans nos textes, il n’est jamais fait mention du nom ou prénom de la femme en question : on parle de « la relaissie Guillaume Souchier » 463 ou « la releissie Guillaume le furbisseur » 464 . Ces femmes n’ont d’identité que par leur mari 465 , la seule « définition » qu’elles ont par elles-mêmes est en francoprovençal.

La présence du dialecte est somme toute faible et la morphologie des phrases comme le lexique employé sont très largement français.

Les noms propres en francoprovençal (1417-1446).
Les noms propres en francoprovençal (1417-1446).

Si l’on observe les différentes catégories retenues pour classer les mots du francoprovençal, on constate que les années 1420-1430 sont celles qui recèlent le plus de mots en francoprovençal : passé cette période, le nombre des noms propres, tout comme celui de toutes leurs occurrences décroissent définitivement. C’est le cas pour les noms propres (figure ci-dessus), mais c’est aussi valable pour les autres catégories. Si l’on considère pour chaque thème l’année où les termes sont les plus nombreux, il s’avère que ce sont les années 1420-1430 : 1420 et 1424 pour « Lieux », 1424 pour « Fonctionset titres », 1426 pour « Profession », 1427 et 1433 pour « Economie », 1434 pour « Famille ». Les catégories « Construction » et « Temps » n’ont pas de sur-représentation. A partir des années 1440, la norme linguistique est donc intégrée par les membres du consulat. C’est particulièrement net pour les noms propres qui constituent le principal champ lexical dans lequel apparaissent des mots en francoprovençal : symboliquement, les conseillers abandonnent leur identité lyonnaise, pour se conformer à une désignation selon les normes en vigueur dans la chancellerie royale. Ils francisent définitivement leur nom, preuve de leur volonté de se différencier de la population : le patronyme en français est autant un signe d’identité que d’altérité.

La seconde moitié du XVe siècle 466 confirme largement cette tendance au bannissement de la langue maternelle des Lyonnais, qui se produit semble-t-il, sans heurts. La grande majorité des séquences (85%) dans lesquelles quelques mots apparaissent, ne renferment pas plus d’une ou deux occurrences : il s’agit véritablement de glissements diglossiques, le francoprovençal appartient définitivement à un niveau de langue qui n’est plus celui du consulat. C’est la langue du peuple. Pour bien saisir comment se produit cette évolution, observons l’évolution année par année de la présence du francoprovençal.

Les mots en francoprovençal entre 1447 et 1481.
Les mots en francoprovençal entre 1447 et 1481.

Ce graphique s’arrête en 1481 car aucun mot en francoprovençal n’a été trouvé après 1481, sauf un en 1494.

Deux constatations s’imposent : le nombre de mots est devenu infime puisque, en dehors des dernières années de 1440, les années les plus « riches » sémantiquement ne renferment au mieux que 4 ou 5 mots différents (1475 et 1476 ; 1474). De plus globalement, la totalité des mots en francoprovençal oscille entre 2 et 7, des années 1450 aux années 1470 ; la fin des traits dialectaux est annoncée par des années qui en sont exemptes dès la fin des années 1450 et le début des années 1460.

Cependant, quelques années sortent de l’ordinaire : 1447, 1448, 1449, 1467, 1474, 1475 et 1476. Pourquoi cette différence ? Pour mieux comprendre ces phénomènes, il convient de s’interroger sur les champs lexicaux où les mots apparaissent ces années là.

Les domaines d’utilisation du francoprovençal (1447-1496).
Les domaines d’utilisation du francoprovençal (1447-1496).

Les champs lexicaux où apparaît le francoprovençal sont un peu différents de ceux de la période antérieure. Les impôts sont devenus le domaine dans lequel se rencontrent le plus de traces de francoprovençal. Il est à souligner que cette catégorie est constituée par les apparitions d’un seul mot : taillie. De plus, les nombreuses occurrences de ce mot sont à l’origine de toutes les pointes numériques des mots en francoprovençal des sept années sortant de l’ordinaire. Les marchands lyonnais montrent un véritable conservatisme linguistique dès qu’il est question des impôts, et qui a tendance à perdurer. Chacune des années où le terme de taillie apparaît est un moment où le consulat doit faire face à des demandes d’argent pressantes de la part du roi 467 . En 1447, 1448 et 1449, le consulat doit lever une taille et refaire les papiers des estimes : le mot taillie est donc fréquemment employé, et il est souvent utilisé en francoprovençal. En 1467, nous sommes pendant la guerre du Bien public et les Lyonnais, pour prouver leur loyauté, doivent payer la commande que le roi a passée aux armuriers de la ville (près de 4 000 livres). Pour subvenir par la suite aux frais de la guerre de Bourgogne, le roi demande en 1474 un prêt exorbitant de 20 000 livres, finalement réduit à 5 000 livres ; du coup il exige 3 000 livres de plus en 1475. En 1476 le roi se rend à Lyon et y reste longuement, les frais de ce séjour, qui incombent au consulat, s’élèvent à près de 18 000 livres. Cet emploi persistant du francoprovençal dans le domaine des impôts, mais aussi dans celui de l’économie et notamment de la comptabilité 468 , peut être interprété comme le signe que ces domaines restent ceux des marchands. On compte et on pense parfois encore à l’argent en francoprovençal, peut-être parce que dans leurs ouvroirs les marchands lyonnais utilisent ce dialecte avec les habitants de Lyon. Ces traces seraient pour ainsi dire une trace identitaire inconsciente. De plus, c’est peut-être aussi parce que les documents fiscaux sont toujours pour une part rédigés en francoprovençal, que l’on pense à ces sujets dans cette langue 469 .

L’utilisation du dialecte dans les catégories « Construction » et « Lieux » se comprend aussi aisément : là aussi le quotidien surgit dans les registres. On évoque la « porte du Griffol » 470 , « Porta vielle » 471 , « la sala estant sus [un] ouvroir » 472  : il s’agit uniquement d’apparitions isolées, qui constituent des glissements involontaires, on peut les rapprocher des mots contenus dans la catégorie « Autres », qui sont aussi des hapax 473 . Un seul terme apparaît encore relativement couramment, celui de muraillies 474  : les limites de la ville que matérialisent les remparts sont un symbole de la cité ; les nommer en utilisant encore le francoprovençal, souligne qu’inconsciemment la dimension identitaire de la ville de Lyon, s’exprime plus naturellement dans la langue maternelle des Lyonnais. L’espace dialectal est toujours celui de la cité, les habitants s’expriment largement dans cette langue jusqu’au XVIe siècle 475 . Il ne faut pas non plus oublier que Lyon, comme de nombreuses villes, a dû faire face à de grandes difficultés jusqu’au milieu du XVe siècle. La guerre, la famine et les épidémies dévastent le royaume : la ville n’eut certes point à soutenir de sièges, mais l’insécurité patente obligea les bourgeois à une vigilance constante 476 . La bonne ville est une ville forte : fossés, murailles et fortifications sont construits pour se protéger des armées et des multiples bandes armées qui circulent. Les citadins s’imposent un service de guet et de garde, achètent à leurs frais une bonne artillerie 477 . La muraille devient aussi un moyen pour la ville de se fermer à la misère, en filtrant l’arrivée des vagabonds et des mendiants. « La fortification, ranimant ou suscitant les pouvoirs municipaux, créant ou développant les finances urbaines, marque un temps fort dans l’histoire des communautés » 478 . Elle induit de lourdes dépenses 479 , mais elle constitue aussi un capital, « elle confirme la ville dans ses fonctions, contribue à l’enrichir après l’avoir appauvrie, en fait un centre de ralliement et de bonne police, mais surtout un refuge » 480 . Il n’est donc pas surprenant que cet aspect identitaire de la ville soit toujours indiqué en francoprovençal.

En revanche, on constate que certains thèmes ont complètement disparu : plus aucun mot n’évoque les professions, ni les fonctions après 1447. La catégorie des noms propres n’est presque plus représentée (16 occurrences, dont 15 avant 1450 481 ) alors qu’elle était la principale dans la première moitié du siècle. Ces trois éléments tendent à souligner que les conseillers ont totalement intégré la norme du français pour eux ou des gens qui les touchent, du moins les hommes. En effet la catégorie « Famille » est présente durant toute la période : elle est constituée à 85% par un mot, fillie et à 14% par le terme de relaissie. On parle toujours des femmes en francoprovençal, un des signes dépréciatifs parmi d’autres 482 dans les registres, prouvant le peu de considération que leur portent les conseillers. Elles appartiennent définitivement à une sphère différente, un monde immuable qui trouve sa traduction dans ce conservatisme linguistique.

Les seules possessions dont on parle encore en francoprovençal au sein du consulat sont les vignies. Cela n’a rien de surprenant puisque les vignes sont l’un des biens ruraux les mieux partagés entre les Lyonnais. Il faut dire que chacun a intérêt à avoir son propre lopin car depuis 1320, l’archevêque de Lyon a accordé comme privilège aux habitants de la ville, la possibilité de faire entrer en franchise le vin de leur propre production 483 . Les ravages de la peste, puis l’insécurité créée par les épisodes de la guerre de cent ans, ont contribué à une redistribution des propriétés du plat pays : nombre de Lyonnais ont ainsi acquis des biens ruraux, et notamment des vignes, à cette occasion 484 .

A la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle, la disparition du francoprovençal est quasiment totale : inutile de faire un graphique, nous n’avons même pas pu relever une dizaine d’apparitions entre 1497 et 1519. Les rares occurrences de ce dialecte sont à considérer comme des glissements involontaires, et seul le champ lexical du lieu apparaît encore clairement : les conseillers parlent sans s’en rendre de compte de la « porta de la Lanterne » 485 , ou de celle du Griffo 486 . Les autres reliqua sont purement anecdotiques 487 . L’abandon du francoprovençal comme norme linguistique est totalement intégré. Faut-il en conclure que les Lyonnais ont abandonné la pratique du francoprovençal ? Il est certainement plus exact de penser que si au consulat la pratique d’un langage soigné conduit les conseillers à se surveiller et à bannir ce langage dialectal, cela ne signifie pas forcément qu’ils ne le parlent plus dans la vie de tous les jours. Pour preuve, P. Gardette rappelle qu’en 1491, lorsque Bayard fit un de ses premiers tournois à Lyon, les dames s’écrièrent : « Vey vo cestou malotru qu’a mieu fa que tos los autres » 488 .

On est passé d’une situation de bilinguisme à une situation de diglossie, c'est-à-dire que les conseillers parlent peut-être encore francoprovençal, mais qu’ils attribuent sans aucune hésitation une valeur péjorative à cette manière de parler et que seul le français a une valeur suffisante à leurs yeux pour s’exprimer en public au consulat. Une hiérarchie consciente et stricte s’est établie entre les deux formes de langage.

Notes
445.

Nous reprenons les divisions utilisées lors du chapitre sur « Le secrétaire ».

446.

Ce type de travail est inspiré par celui que P. Gardette a effectué dans son article « Le francoprovençal écrit en Lyonnais et en Forez au moyen-âge », op.cit., p.175-176.

447.

Les traits évoqués ici se fondent uniquement sur les cas de figure que nous avons relevés. Nous avons laissé volontairement de côté les caractéristiques du francoprovençal absentes de nos textes. Pour plus d’informations, on peut se reporter à l’article de B. Horiot, « Recherches sur la morphologie de l’ancien francoprovençal », RLiR, t.36, 1972, p.1-74.

448.

Le terme « lacune » désigne les années pour lesquelles les registres ont disparu.

449.

Entre 1416 et 1456, on ne trouve de traces du francoprovençal que dans 27% des journées. Par ce simple état des lieux, on constate que sa présence est relativement faible.

450.

J. Deniau, La commune de Lyon …, op.cit., p.498.

451.

Etant donné les lacunes qui existent pour la période 1416-1446, nous ne possédons des informations que pour 19 années.

452.

Les mots de chaque catégorie sont donnés en annexe 7.

453.

Taillie = taille ; barra = barre, impôt levé sur les denrées entrant à Lyon ; rata = ratio.

454.

J. Rossiaud, « Du bilinguisme des patriciens lyonnais … », op. cit., p.45-55.

455.

Ovrour = ouvroir. 25 apparitions.

456.

Saint Jaquemo = saint Jaquème ou saint Jacques. 32 apparitions.

457.

On remarque la persistance du nom «  saint Jaquème » pendant toute la première moitié du XVe siècle dans les registres consulaires.

458.

J. Rossiaud, « Du bilinguisme des patriciens lyonnais… », op. cit., p.50.

459.

Affanour= affaneur ; correours = importateurs de cuir.

460.

Vignie = vigne ; terra = terre ; muleta = mule.

461.

Mulier = l’épouse ; relessia = la veuve.

462.

J. Rossiaud, « Du bilinguisme des patriciens lyonnais… », op. cit., p.51.

463.

1423, RCL2 p.38.

464.

1425, RCL2 p.134.

465.

Voir à ce sujet les chapitres « Les normes de contrôle. La femme gardée » de C. Casagrande (p.83-116) et « La bonne épouse » de S. Vecchio (p.117-146) dans Histoire des femmes. Le moyen-âge, sous la dir. de Ch. Klapish-Zuber, Plon, Paris, 1991.

466.

1447-1496 : cette période correspond à l’occupation de la charge de secrétaire par Jacques Mathieu (1447-1476) puis Antoine Dupont (1476-1496).

467.

Toutes ces informations sont tirées de A. Kleinclauzs, Histoire de Lyon, op. cit., p.336-337, tome 1.

468.

86% de cette catégorie est représenté par le mot douzenie ; l’autre terme utilisé est celui de maillie.

469.

P. Durdilly souligne que le français ne devient langue courante dans les documents de la comptabilité que progressivement et tardivement au cours du XVe siècle. En 1458, le compte de Gilet de Chaveyria est dans un style dialectal (CC419, pièce 5). En 1459, il francise son nom en Gilet Chaveyrie, mais les termes s’imposent plus facilement à lui en dialecte (CC419, pièce 24). En 1469, les comptes de Mathelin Buget (CC425) ne renferment presque plus de termes dialectaux, mais on en trouve toujours dans ceux rédigés en 1475 et 1476 par Alardin Varinier (CC484, pièces 2 et 26). P. Durdilly, « Quelques témoins de la langue écrite à Lyon au XVe siècle », Dialectologie historique et folklorique, op. cit., p.104-111).

470.

1459, BB7 f127, f187.

471.

1474, BB12 f68v.

472.

1456, BB7 f26v.

473.

On trouve dans cette catégorie : ormoz (= l’orme), pallio (= le pallium), et victuaillies (= les victuailles).

474.

Le terme de muraillie a été relévé une quinzaine de fois dans les registres de cette période.

475.

Le plurilinguisme existe à Lyon et les élites en sont conscientes puisqu’elles le vivent tous les jours, et qu’elles le prennent en compte lorsqu’elles recrutent des officiers municipaux : « noble homme Pierre de Villeneusve, requérant qu’ilz volsissent présenter à monseigneur le séneschal pour faire et instituer corratier des foyres de ceste ville de Lyon, Philippe Sestre de Saint-Gale, lequel a longuement demoré en ceste ville et y a de nouvel amené sa femme et tout son mesnaige et est homme de bien, entendu qu’il parle et entend tous lengaiges », BB351, cahier 2, 9 mai 1479.

476.

Ph. Contamine, Au temps de la guerre de cent ans : France et Angleterre, Paris, Hachette, 1994 ; J. Heers, L’Occident médiéval aux XIV e - XV e siècles : aspects économiques et sociaux, Paris, PUF, 1970.

477.

Au milieu du XVe siècle le royaume est couvert de places fortes : à titre d’exemple, on en compte 13 en Forez, 12 en Lyonnais, 11 en Beaujolais, 26 en Bretagne.

478.

J. Rossiaud, « Crises et consolidations : 1330-1530 », La ville en France au Moyen-âge, des Carolingiens à la Renaissance, sous la direction de J. Le Goff, Paris, 1980, réédition 1998, p.417.

479.

J. Favier, Finances et fiscalités au bas Moyen Age, Paris, 1971 ; Finances et comptabilités urbaines du XIII e au XVI e siècle, Actes du colloque international de Blankenberge, 1962, Bruxelles, 1964 ; B. Ohen, « Fiscalité municipale et fiscalité d’Etat en France du XIVe à la fin du XVIe siècle », Genèse de l’Etat moderne. Prélèvements et redistributions, Colloque de Fontevraud, 1984, Paris, CNRS, 1987, p.137-151.

480.

J. Rossiaud, « Crises et consolidations… », op.cit., p.425.

481.

La seule occurrence après 1450 concerne Gilet de Chaveyria : ancien trésorier de la ville, il a l’habitude d’écrire son nom en francoprovençal dans les documents fiscaux qu’il rédige pour le consulat, puisque nombre d’entre eux ne sont pas encore totalement en français. A son entrée au consulat, il doit respecter les codes linguistiques qui font de lui un membre à part entière : ce glissement concernant son nom rappelle son arrivée récente dans cette sphère supérieure.

482.

Les conseillers évoquent les femmes de façon très différente des hommes dans les registres. On ne donne quasiment jamais le nom de ces femmes, parfois on indique leur prénom, mais leur existence véritable n’est liée qu’à celle d’un homme, leur père, leur frère ou leur mari vivant ou défunt. Ex. : « Sibille, soeur de Jehan de Villars, femme de Michel Lambert », 1457, BB7 f69 ; « la vesve de feu Jehan Fet », 1477, BB14 f20v ; « la femme de Mathurin Beuget », 1478, BB16 f28v. On trouve aussi à la fin des années 1480, une nouvelle pratique qui tend à féminiser le nom propre de leur mari pour parler d’elles. Ex. : « Glaude Garnière, filhe et héritière de feu messire André Garnier », 1487, BB19 f34. Dans tous les cas elles n’ont pas d’identité propre.

483.

A. Pelletier, J. Rossiaud, Histoire de Lyon, op. cit., p.371.

484.

J. Deniau, « La vigne et le vin à Lyon au XVe siècle », Etudes rhodaniennes, 1930, p.263-276.

485.

1498, BB24 f143.

486.

1498, BB24 f150v ; 1502, BB24 f341 ; 1514, BB33 f72.

487.

« Deux livres et dymie », 1501, BB24 f329 ; « bennota et pioches », 1513, BB30 f224. « Fayard », « quernet », « bennos (= nasse) »…

488.

P. Gardette, « La langue lyonnaise », Bulletin de la faculté catholique lyonnaise, 1957, p.8.