Chapitre 2. La parole dans les assemblées.

Les registres, conçus pour être les comptes rendus des délibérations consulaires ainsi que des réunions publiques où sont conviés les membres du corps commun, sont aussi les témoins de pratiques orales : ils enregistrent les paroles qui ont été prononcées lors de ces assemblées, ou du moins ils les traduisent par écrit. Comment cette oralité apparaît-elle dans les registres consulaires ? L. Rosier rappelle que de multiples vocables désignent le discours rapporté, tels que « répétition, reprise, reformulation, citation, rumeur, on-dit, (…) qui renvoient à son principe fondamental : le rapport à autrui et à son discours », rapport que l’on peut encore définir comme « un mouvement d’appropriation du discours d’autrui par lesujet, de la mise à distance maximale à l’ingestion / digestion de la parole de l’autre » 2158 . Le terme de discours rapporté est d’un usage moderne et désigne ce qui anciennement était nommé « discours indirect ». On se satisfait de facto de l’expression bien que « l’idéologie sous-jacente au verbe rapporter contribue à entretenir l’illusion tenace d’une norme idéale qui serait la restitution exacte de paroles antérieurement prononcées » 2159 . Le discours rapporté suscite une question-clé concernant la distinction entre oral et écrit : « l’oral d’un côté, l’écrit de l’autre : c’est pourtant dans leurs délicats rapports que va se jouer la question du discours rapporté dont l’histoire est marquée par les idées de transposition, de translation, d’originalité, de fidélité, par les pratiques de paroles de personnages, de dialogues, de marques d’oralité dans le texte écrit » 2160 . Enfin la pratique de la citation d’autrui concerne les conditions externes de production des textes, c’est-à-dire le contexte culturel, politique et social du temps où ils sont produits.

Il faut donc toujours avoir conscience que les paroles rapportées dans les registres consulaires ne sont jamais une restitution exacte de ce qui a été dit. Il y a nécessairement une part de reconstruction du discours, due notamment au secrétaire : nous ne pourrons donc avoir qu’une rencontre partielle avec l’oralité. Cependant les choix qui président à cette reconstruction, comme ceux qui motivent les paroles, reflètent les idées et les pratiques de l’élite lyonnaise. « Traquer » les traces de l’oralité, évaluer la part de reconstruction constituent un travail délicat où les hypothèses et les interprétations doivent se garder de toute subjectivité. C’est pourquoi nous verrons d’abord comment et avec quelles difficultés il est possible d’analyser l’oralité dans les registres consulaires, puis nous étudierons les traces des paroles des participants aux assemblées, en tenant compte de leur double ascendance, puisqu’elles sont dites par un homme et écrites par un autre.

Notes
2158.

L. Rosier, Le discours rapporté : histoire, théorie et pratiques, Paris-Bruxelles, Ed. Duculot, 1999, p.9.

2159.

L. Rosier, op.cit., p.11.

2160.

L. Rosier, op.cit., p.13.