1.1.3.4. La « privatisation » et « régionalisation » de la carte de France.

En 1756, les feuilles de Paris et Beauvais se terminaient, mais le déclenchement de la guerre de Sept Ans provoqua l’arrêt du financement royal de la carte, sans que le patronage de l’Académie ne soit remis en question. Cassini fonda alors le 10 août 1756 la société de la carte de France, dont les statuts ressemblaient beaucoup à ceux de l’Encyclopédie. Parmi les cinquante associés qu’elle réunissait, certaines personnalités importantes témoignaient du prestige de l’entreprise : la marquise de Pompadour, le comte de Saint-Florentin, des militaires de haut rang, des membres de l’Académie, du personnel de la haute administration. L’essentiel des financements provenait des institutions régionales, les Etats provinciaux qui signaient des contrats avec la société pour obtenir le levé de leur territoire, et les généralités qui furent sollicitées par Cassini à partir de 1762 quand la situation financière de l’entreprise devint critique. L’Etat n’étant pas encore persuadé de l’utilité d’une cartographie détaillée de l’ensemble du territoire, la réalisation de la carte de France se poursuivit donc dans une perspective plus régionale, proche de la conception initiale du projet, les provinces et généralités étant plus directement intéressées pour leur administration. Les apports des particuliers permettaient d’équilibrer les comptes.

Les travaux étaient encore pour la plupart centralisés et effectués par les ingénieurs de Cassini, mais le mode de financement essentiellement régional entraîna une concurrence larvée entre le projet national de la carte et les réalisations locales. Certains Etats demandèrent ainsi la réalisation de cartes spéciales concurrençant les feuilles correspondantes de la carte de France, comme la Carte particulière du duché de Bourgogne (1764) ou la Carte particulière des pays de Bresse, Bugey et Gex (1766). D’autres effectuèrent eux-mêmes les travaux de détail, « façon subtile de rester maître chez eux alors qu’ils étaient obligés de se raccorder au grand réseau initial ensemencé depuis Paris »182. Boutin, intendant de Guyenne, décida en 1761 de faire lever à ses frais la carte de sa généralité, à une échelle double de celle de Cassini (deux lignes pour cent toises, soit environ 1 : 43 200), mais il s’accorda avec la société de la carte de France pour lui communiquer les levés contre remboursement des frais. Sous la coordination de l’ingénieur géographe du roi Belleyme, les levés furent effectués entre 1761 et 1774. La gravure des cinquante-quatre feuilles fut beaucoup plus lente : alors que seul un tiers des feuilles était gravé en 1789, la gravure fut arrêtée en 1793, reprise en 1804 pour le compte des départements intéressés, puis à nouveau arrêtée en 1813, et terminée par le Dépôt de la guerre, le service de cartographie officiel et militaire, entre 1834 et 1840. Sur le même système de contrat, la carte du Languedoc fut levée de 1769 à 1777, mais la gravure parallèle des cartes de diocèses et des feuilles de la carte de France s’effectua plus rapidement entre 1776 et 1781, non sans opposition entre le syndic des états et les « MM. de Paris » qui voulaient que les cartes soient examinées par Cassini avant leur gravure183.

Notes
182.

VAYSSIERE Bruno-Henri. « La » Carte de France. Op. cit., p. 261.

183.

PELLETIER Monique. La Carte de France. Op. cit., p. 95-96.