3.3.3.1. L’impact limité du diapason de teintes.

L’évolution de la méthode employée pour marquer la rapidité de la pente par l’espacement et l’épaisseur des hachures ne se traduisait pas directement dans les différentes instructions réglementant les levés topographiques. Avant 1828, celles-ci prescrivaient l’emploi de la loi du quart sans utilisation d’éclairage, mais les officiers remplaçaient souvent le manque d’expression artistique de cette méthode par l’ajout d’un lavis sur les hachures. Pour reproduire l’effet obtenu, les dessinateurs et les graveurs devaient augmenter l’épaisseur des hachures déterminée par la loi du quart, puisque l’impression en taille-douce monochrome ne permettait pas l’emploi de teintes. Pour officialiser un état de fait, une autorisation spéciale fut donnée en 1828 au Dépôt de la guerre pour utiliser le diapason de Bonne, malgré l’opposition de la Commission de 1828 qui rejetait son emploi au profit des simples lois du quart et du grossissement. Mais si les instructions postérieures prescrivaient bien l’emploi d’un diapason, elles ne précisaient pas lequel.

De fait, trois diapasons différents furent successivement utilisés à cause des limites que chacun montra dans son application. Le premier diapason de Bonne, adopté en 1828, s’appliquait principalement pour les pentes inférieures à sept grades ou supérieures à douze grades, pour lesquels la loi du quart donnait une impression de teinte soit trop claire, soit trop foncée, voire pratiquement noire pour la haute montagne. Dans ce diapason, la quantité de noir était proportionnelle au sinus de l’angle de la pente, le sinus de cent grades représentant le noir complet. La Commission de 1828 avait souligné sa difficulté d’application quand les pentes n’étaient pas planes, difficulté que Bonne résolut partiellement par des adaptations successives. Toutefois, son utilisation n’était pas toujours satisfaisante dans les zones de relief accidenté où l’impression de teinte était encore trop sombre, et une version modifiée fut publiée dans le tome IV du Mémorial du Dépôt de la guerre, dans laquelle la quantité de noir n’était plus proportionnelle qu’aux cinq septièmes du sinus de l’angle des pentes. Les montagnes paraissaient ainsi moins foncées, mais l’expression des pentes légères, qui était déjà souvent jugée trop claire, perdait encore de sa valeur.

Le commandant Hossard conçut alors un diapason qui n’était pas basé directement sur des règles mathématiques comme celui de Bonne ou la loi du quart, mais sur une série de moyennes de travaux choisis parmi les plus appréciés, reliées entre elles par une loi de continuité définie. La différence me paraît essentielle : contrairement aux diapasons de Bonne qui avaient des fondations géométriques, le diapason de Hossard se basait sur la qualité artistique de certaines réalisations et n’était géométrisé qu’a posteriori. Prescrit et appliqué de 1853 à la fin des travaux, il marquait la persistance d’une approche artistique d’autant plus forte que l’application d’un diapason n’était jamais systématique.

Dans les faits, cette succession d’instructions différentes n’entraîna d’ailleurs pas de véritable rupture dans la manière dont étaient tracées les hachures. Sur ce point, les minutes présentaient ainsi une homogénéité plus grande que si les instructions avaient été suivies à la lettre. Hossard lui-même reconnaissait que « le diapason [avait] principalement pour but d’assurer de l’uniformité dans les travaux, sans exclure complètement la partie artistique du dessin, qui [devait] contribuer puissamment à lui donner de l’expression »356.

La représentation du relief variait donc d’une feuille à l’autre en fonction du terrain et de son interprétation par l’officier topographe, un accident topographique de même ampleur étant souvent représenté de façon plus marquée dans une feuille de plaine que dans une feuille de montagne. Encore une fois, je rappelle qu’une telle situation n’était absolument pas gênante dans des conceptions militaires et administratives de la cartographie, pour lesquelles il était plus important de localiser le relief, conçu comme un obstacle, dans le plan, que d’en donner la configuration détaillée dans les trois dimensions. Ce ne fut que dans le dernier quart du 19e siècle que les scientifiques ou les touristes commencèrent à souligner une caractéristique qui empêchait l’étude topographique comparative entre plusieurs feuilles – marquant le changement radical des conceptions scientifiques suite au développement de la géographie physique357.

La persistance d’une interprétation artistique du terrain illustre à mes yeux la prépondérance d’une conception figurative de la cartographie au 19e siècle. Certes, l’échec relatif de la géométrisation de la représentation du relief, marqué par l’incapacité à définir des règles uniformément et facilement applicables, avait en partie des origines techniques, notamment dans les méthodes de nivellement topographique. Mais j’ai montré comment le développement des techniques cartographiques était essentiellement gouverné par un déterminisme scientifique358 : cet échec procédait donc aussi de la résistance du milieu cartographique face à une représentation purement géométrique, une résistance qu’on trouvait déjà exprimée chez Puissant quand il s’opposait à Bonne en 1817 et se prononçait pour un effet d’éclairage accentuant l’expressivité des hachures.

Notes
356.

Cité dans BERTHAUT Colonel, La Carte de France. T.2. Op. cit., p. 51-52.

357.

Voir infra, partie 2, chapitre 1.

358.

Voir supra, partie 1, chapitres 1.4.4 et 3.2.1.