3.1.3. Un développement limité en France.

3.1.3.1. Des applications restreintes aux régions difficiles.

Jusqu’à la fin du siècle, la méthode Laussedat ne fut l’objet en France que de quelques expérimentations extrêmement limitées au sein du Dépôt de la guerre, du Dépôt des fortifications, puis du Service géographique de l’armée. Suite aux levés des environs de Grenoble, le capitaine Javary fut placé à la tête d’une Brigade d’études photographiques chargée d’expérimenter la méthode dans des opérations locales menées dans les Alpes-Maritimes, les Alpes de Savoie et les Vosges, mais la brigade fut dissoute en 18711018 et jamais reformée ou remplacée. Pourtant, Laussedat et Javary assuraient de la polyvalence de la méthode et militaient pour sa généralisation aux plans de fortification et aux levés en région accidentée, sans pour autant juger pertinente sa substitution totale aux méthodes de la brigade topographique, comme le soulignait Javary dans un rapport de 1865 :

‘« Les expériences faites jusqu’à ce jour permettent de poser les conclusions suivantes :’ ‘La photographie, dans les conditions dans lesquelles elle a été expérimentée en 1863 et 1864, peut être considérée comme avantageuse pour les levers aux échelles comprises entre 1/5.000 et 1/10.000. Elle peut donc être utilement appliquée pour les levers du terrain autour des places de guerre dans l’étendue considérable que les perfectionnements de l’Artillerie obligent à étudier. On pourra rapidement et à peu de frais étendre jusqu’à la distance de 5 000 mètres le plan général des places pour lesquelles ce travail n’a pas encore été exécuté. Quant à ces dernières, quelques vues photographiques jointes au plan seront d’une utilité considérable pour le commenter et l’expliquer ; et souvent les vues seules pourront servir à décider des questions d’assiette et de défilement.
Pour les reconnaissances de terrains étendus, en pays fortement accidenté, dans lesquels les procédés ordinaires obligeraient à de longs et difficiles travaux, la photographie donnera des levers suffisamment exacts pour établir les avant-projets et faire les études préparatoires. Il y aura dans ce but quelques essais à faire et il sera peut-être nécessaire de combiner dans certains cas la méthode photographique avec les moyens ordinaires de la topographie [comme Javary le fit lui-même dans le levé des environs de Faverges].
En temps de guerre, les levers nécessaires pour un siège pourront se faire de très loin, avec une exactitude plus grande, des détails plus nombreux et dans un temps plus court que par les procédés ordinaires. De ce côté encore, il y aura à étudier quels seront les appareils les plus convenables, les procédés les mieux appropriés à ce genre d’opérations [le levé de Belfort fut jugé très satisfaisant sur le point de la rapidité et de la facilité].
Mais il y aurait peut-être quelque désavantage à vouloir employer la méthode photographique pour des levers aussi minutieusement détaillés, aussi rigoureusement exacts que ceux que fait la brigade topographique. »1019

Je trouve la dernière remarque de Javary très significative de la conception des levés photographiques à la fin du 19e siècle : leur emploi n’était envisagé que pour des opérations très localisées ou des levés de reconnaissance justifiés par l’impossibilité de parcourir la région à couvrir, en raison de son étendue, de son relief accidenté ou de son inaccessibilité militaire. D’une façon générale, la méthode des perspectives photographiques était privilégiée dans le levé de régions difficiles où les méthodes perspectives traditionnelles étaient déjà souvent employées, des régions pour lesquelles l’allongement des opérations au bureau pour réduire celles de terrain présentait un avantage indéniable. Ce fut le cas dans certains pays étrangers qui adoptèrent rapidement la méthode Laussedat, notamment au Canada où J.J. McArthur couvrit par des levés photographiques plus de cinq mille kilomètres carrés dans les montagnes Rocheuses entre 1888 et 1893, avec une équipe très réduite : un aide topographe, un muletier et un manoeuvre1020.

A la fin du 19e siècle, les débats engagés sur la précision des perspectives photographiques par rapport aux méthodes régulières de levés topographiques ne furent jamais véritablement tranchés, selon moi essentiellement parce que les deux méthodes ne concernaient que très ponctuellement le même type de région. En Europe, à côté de ses applications architecturales, comme Meydenbauer en Allemagne à partir de 1867, les applications topographiques de la métrophotographie de Laussedat se développèrent principalement dans des pays au relief accidenté, comme en Italie avec Porro à partir de 1863 ou surtout en Suisse avec Rosthlisberger, Helbling et Wild, dont les essais entre 1892 et 1896 entraînèrent une adoption limitée à des cas spéciaux1021.

En France, la modification de la méthode Laussedat par Henri et Joseph Vallot pour leurs levés du massif du Mont Blanc à partir de 1890, s’inscrivait dans la même volonté de permettre la représentation topographique détaillée et rapide des zones inaccessibles. Mais jusqu’en 1911, le Service géographique de l’armée n’utilisa jamais la photographie dans les travaux de la carte de France, autrement que dans un but strictement documentaire pour la représentation des masses rocheuses et des glaciers, jugeant les procédés perspectifs moins précis et plus laborieux que les méthodes classiques des levés de précision.

Notes
1018.

ROUSSILHE H. Emploi de la photographie aérienne aux levers topographiques à grande échelle. Paris : Eyrolles, 1930, p. 16.

1019.

JAVARY Capitaine du Génie A. Applications de la photographie. Paris : Dépôt des fortifications, 5 janvier 1865. SHAT, Dépôt des fortifications, Article 21, Section 13, paragraphe 2, Carton 3, n°1.

1020.

PELLETIER Monique. Photographie et méthodes de lever du relief. Op. cit., p. 145.

1021.

Repris en 1916, puis en 1924, ces essais n’aboutirent qu’en 1926 à l’introduction définitive des levés photographiques terrestres pour des cartes topographiques.