En France, le débat sur le terme à adopter pour désigner la méthode décrite par Laussedat prit curieusement une ampleur bien plus importante que les applications pratiques de cette méthode sur le territoire national, qui se limitèrent longtemps aux expérimentations de Javary et aux levés des Vallot dans le massif du Mont Blanc. Alimenté par l’esprit revanchard, le nationalisme scientifique français s’opposa au nom de photogrammétrie sous lequel la science allemande avait rapidement développée cette méthode, alors que Laussedat avait utilisé le terme de métrophotographie pour désigner la science des applications de la photographie à des mesures métriques, couvrant la topographie mais aussi les relevés architecturaux ou archéologiques, qui restèrent pendant longtemps ses principales applications.
Selon l’intensité de leur patriotisme, les auteurs français employaient le terme allemand, à l’image de Georges Perrier, ou le terme français, comme Alphonse Berget, mais la majorité contourna pendant longtemps le problème en n’utilisant que les expressions plus générales de « levés photographiques », « techniques photographiques » ou « photographie », comme Emmanuel de Martonne ou Henri Bouasse. Pour preuve de l’importance de la polémique sur le terme à employer, Henri Vallot ouvrait son manuel Applications de la photographie aux levés topographiques en haute montagne (1907) par trois paragraphes discutant de ce problème de vocabulaire, tranchant finalement pour son application à la topographie en faveur du terme de phototopographie, qui mettait selon lui en valeur l’orientation topographique de la méthode :
‘« le but, c’est la Topographie ; le moyen, c’est la Photographie ; d’où l’expression très rationnelle de Phototopographie, déjà adoptée en Italie (Fototopografia), employée en maints endroits dans son ouvrage par le colonel Laussedat et également par M. Flemer, aux Etats-Unis d’Amérique. »1031 ’La position la plus modérée, mais aussi la plus sarcastique, fut défendue dès 1891, bien avant que le débat ne s’enflamme avec les tensions précédant et suivant la première guerre mondiale, par le commandant Legros dans ses Eléments de photogrammétrie. La saveur de son texte justifie que j’en fasse une citation un peu longue :
‘« La photogrammétrie est le nom donné par les Allemands à cette partie des arts graphiques qui a pour objet le rétablissement, à l’aide des perspectives exactes, des projections orthogonales des objets extérieurs.L’histoire donna raison au commandant Legros : lors de sa création en 1913, ce fut bien le nom de Société internationale de photogrammétrie que choisit la fédération des différentes sociétés nationales de ce domaine, en particulier parce qu’elles ne concernaient pas uniquement les applications topographiques. Mais le terme photogrammétrie mit longtemps à rentrer dans l’usage français. Comme pour ne pas avoir à trancher, la société française de photogrammétrie avait été créée au sein de la Société française de photographie sous le nom de Section Laussedat 1033. L’influent Emmanuel de Martonne ne commença à utiliser le terme qu’en 1948 dans sa Géographie aérienne 1034 et en 1951 pour la neuvième édition de son classique Traité de géographie physique 1035.
Le graphique suivant représente l’évolution des termes employés pour désigner les levés photographiques sur les feuilles de mon corpus publiées par le SGA, puis par l’IGN (graphique 14). Il montre une préférence manifeste pour les différentes déclinaisons du terme stéréotopographie, qui désigne l’application topographique de la photographie stéréoscopique sans employer ne serait-ce qu’une partie du mot photographie. Le terme stéréophotographie ne fut employé que de façon très ponctuelle, alors que le terme photogrammétrie ne fut utilisé qu’une fois en 1954 avant sa généralisation à la fin des années soixante-dix, sur les feuilles de la carte de France dite type 1972 1036. J’interprète cette évolution du vocabulaire comme un reflet de l’évolution de l’utilisation des méthodes de levés photographiques : bien qu’expérimentées dès les années 1860, elles ne s’imposèrent en France qu’au cours des années trente, marquées par leur première mention sur des feuilles publiées, puis se généralisèrent après la deuxième guerre mondiale dans un système technique qui ne connut pas de changement fondamental avant la fin des années soixante, époque à la quelle l’évolution technique se traduisit par une modification du vocabulaire1037.
VALLOT Henri, VALLOT Joseph. Applications de la photographie. Op. cit..
LEGROS Commandant V. Eléments de photogrammétrie. Applications élémentaires de la photographie à l’architecture, à la topographie, aux observations scientifiques et aux opérations militaires. Paris : Société d’étude scientifique, 1891, p. 3.
PERRIER Général. Les expositions et congrès internationaux de photogrammétrie à Zurich (septembre 1930). Le Génie Civil, 25 octobre 1930, 17, p. 422.
MARTONNE Emmanuel (de). Géographie aérienne. Paris : Albin Michel, 1948..
MARTONNE Emmanuel (de). Traité de géographie physique. T.2. Le relief du sol. 9e édition. Paris : libr. A. Colin, 1951.
Voir infra, « Après 1960… », 2.1.
Voir infra, partie 4, chapitre 3.2.3.