2.2 Développement touristique au Kenya

La diversité orographique et climatique confère au Kenya une richesse naturelle de première importance. Le pays offre en effet des horizons très variés 34 , du Mont Kenya enneigé 35 (culminant à 5 199 m) (photos 02 & 03) au centre, aux plages de climat équatorial à l’est (cf. photo 04), aux hauts plateaux couverts de savane au sud (cf. photo 05) et semi-désertiques au nord (cf. photos 06 & 07). Traversé par l’équateur, le Kenya n’est pas soumis d’un bout à l’autre de l’année à de forts écarts de température. Cependant, les deux saisons des pluies sont plus ou moins importantes selon l’altitude et la latitude où l’on se trouve : la région côtière est moins arrosée que les hauts plateaux. En général, le pays offre des climats constamment chauds, selon l’exposition et l’altitude, avec des moyennes des températures annuelles supérieures à 21°C.

Photos 02  et 03 
Photos 02  et 03 

Le tourisme au Kenya s’appuie largement sur la découverte des milieux naturels, de la faune et de la flore (Muthee, 1992; Sindiga, 1995). Le littoral, protégé par une longue barrière de corail est ourlé de plages de sable favorisant le tourisme balnéaire et nautique (cf. photo 04). La construction de nombreux hôtels et de lodges 36 près des points d’eau permet aux touristes de découvrir une flore et une faune extrêmement diversifiée. Comme le disait Joseph Kessel (ancien membre de l’Académie française), «…le Kenya offre dans ses réserves (aires protégées) l’une des plus belles fêtes de la nature… Ce paradis des safaris cache aux touristes d’autres réalités… Il est le cadre privilégié pour les safaris » (1958). Bref, grâce à ses atouts naturels et culturels, le pays occupe une place de tout premier plan dans le tourisme mondial.

Photo 04 
Photo 04 
Photos 05-07 
Photos 05-07 

Avant l’indépendance, le Kenya recevait plusieurs milliers de touristes et notamment les touristes de safari. La construction du chemin de fer de Mombasa (Kenya) à Kampala (Ouganda) (photo 08) a fait que Nairobi est devenu très populaire pour les touristes de safari. Toutefois, la chasse est actuellement interdite dans la totalité au Kenya (cf. sections 0.0, 1.5 & 4.2.2.1 (b)). L'interdiction de chasser a partout eu pour conséquence l’accroissement des effectifs des animaux qui étaient auparavant tirés. A tel point que cette évolution pose des problèmes, par exemple, l’augmentation corrélative des prélèvements en nourriture et les dégradations de la végétation qui en résultent. On a constaté dans le PNA que les prairies naturelles étaient littéralement tondues par les éléphants en surnombre et qu’elles présentaient un aspect très dégradé par rapport à celles restées en

dehors du parc où la charge en gibier est bien moins importante (cf. aussi section 10.2.1) (cf. Western & Thresher, 1973; Richez, 1992).

Photo 08 
Photo 08 

Evidemment, le safari de chasse le plus élaboré et le plus connu, est celui de Theodore Roosevelt, ancien président américain, en 1909. A cette occasion, beaucoup d’animaux furent tués et beaucoup de souvenirs de qualité ramenés pendant ‘le safari de Roosevelt’ 37 . Le Kenya était de ce fait bien placé sur la carte internationale comme destination importante pour le safari de chasse. En 1910 et 1911, par exemple, 715 expéditions ont été organisées au Kenya et les touristes de chasse ont tué 851 lions, 995 rhinocéros et des milliers d'autres d'espèces d’animaux pendant cette période (Western, 1994). D’autres personnalités de marque ont participé au tourisme de safari au Kenya : Nelson Mandela (ancien président d’Afrique du Sud), la reine Elizabeth (reine du Royaume-Uni), la reine Béatrice (reine des Pays Bas), le prince de Galles, le duc de Windsor, le duc d’Orléans, Bill Clinton, l’Agha Khan, Ernest Hemingway, Winston Churchill, Bill Gates et beaucoup de grands hommes d’affaires et de chefs d’entreprises.

Après l’indépendance, le Gouvernement a réalisé que le tourisme offrait de grandes potentialités ; ainsi a-t-il formulé le Sessional Paper N° 8 of 1969 sur le développement du tourisme. Ce document a exposé en détail les politiques touristiques des années à venir. L’Etat, persuadé que l’activité touristique constitue l’activité motrice de son économie, a incité son développement tant au niveau de l’offre que de la demande. Il a encouragé les entrepreneurs locaux et étrangers par une politique d’ouverture aux capitaux étrangers et diverses mesures fiscales incitatives à développer des infrastructures touristiques dans le pays. Ces mesures encourageantes favorisaient l’activité touristique au Kenya. On a compté 35 000 touristes en 1960 et 1,19 million en 2002 (figure 2.1). Le développement de cette activité a généré une croissance de revenus. Par conséquent, dans les dernières décennies, le tourisme a joué un rôle croissant dans l’économie nationale. Les activités de l’hôtellerie, de la restauration, et du safari ont connu une dynamisme indéniable. En 1987, par exemple, le tourisme est devenu la première source de devises étrangères (Kenya, 1998). D’ailleurs, pendant les années 90, sa contribution à la valeur ajoutée à prix constants, a augmenté de près de 48% (Kenya, 2000 ; 2002). Dans les dix dernières années, le poids de la valeur ajoutée brute des activités touristiques dans le Produit Intérieur Brut (PIB) s’est stabilisé autour de 7.6%, après une légère progression d’un point. La situation est similaire dans le domaine de l’emploi. L’activité touristique approche 8% de l’emploi national avec 9% du PNB (Kenya, 2002).

En général, la part du tourisme dans la formation de la valeur ajoutée brute a atteint un poids supérieur à celle d’autres secteurs présents dans la structure de l’économie du Kenya, comme l’agriculture, le bâtiment ou les travaux publics. De façon générale, le tourisme engendre d’importants effets multiplicateurs sur l’activité économique et particulièrement sur les secteurs de l’hôtellerie, de la restauration et des transports (cf. section 5.1.2).

Figure 2.1 : Evolution de la fréquentation touristique au Kenya (1978 – 2002)
Figure 2.1 : Evolution de la fréquentation touristique au Kenya (1978 – 2002)

Source : Kenya (1980 ; 1985 ; 1990 ; 1998 ; 2000)

Le tourisme au Kenya, comme dans les autres destinations des pays en voie de développement, est caractérisé par la prépondérance des flux internationaux (cf. section 8.2). Comme pays émetteurs, l’Allemagne vient en tête (33%), suivie du Royaume-Uni (28%), des Etats-Unis (26%) et d’Israël (7%) (cf. figure 2.2). En 2000, l’Europe assurait 55% des arrivées au Kenya (Kenya, 2000). L’on peut souligner que les Allemands sont majoritaires dans le tourisme littoral (49%), les Américains viennent en tête dans le tourisme de safari (62%) alors que les Anglais sont les premiers dans le tourisme d’affaires (58%) (cf. par exemple section 9.2 et figure 9.1). Cependant, les activités touristiques au Kenya, comme dans les autres destinations internationales, sont saisonnières. Elles sont marquées par des variations temporelles et spatiales. En termes de variations temporelles, la haute saison touristique va de juillet à janvier. La hors saison touristique va de février à juin. Pour les variations spatiales, des activités ont lieu principalement dans des aires protégées, dans les villes et sur la côte (cf. section 9.6).

Figure 2.2 : Pays émetteurs de touristes au Kenya (%)
Figure 2.2 : Pays émetteurs de touristes au Kenya (%)

Vers les années soixante-dix, le développement touristique au Kenya a été caractérisé par une croissance continue et fortement progressive et par les initiatives des investisseurs étrangers. C’était une phase « d’industrialisation touristique » où le tour-opérateur maîtrise l’ensemble du processus de production des prestations de services, allant du vol charter jusqu’aux détails de l’organisation du voyage. Durant cette période, la croissance de la demande dépasse largement celle de l’offre. En conséquence, les supports du tourisme balnéaire et de safari ont subi, sans véritable planification ou contrôle, un développement véritablement anarchique des constructions. L’objectif consistait donc à répondre au plus vite à la massification du tourisme. C’était donc une politique du « laisser-faire » qui a dominé ce développement. Jusqu’à l’heure actuelle, la politique du gouvernement est d’encourager l’arrivée de devises et de touristes par tous les moyens, en offrant toutes les facilités possibles avec l’obsession que les chiffres de visiteurs continuent d’augmenter tous les ans, l’essentiel étant de battre les records à n’importe quel prix ! Résultats : en quelque sorte, le tourisme kenyan correspond à un modèle de développement touristique que l’on pourrait qualifier de ‘tourisme de masse’ 38 (cf. section 2.3).

Le tourisme de masse rassemble l’ensemble des activités caractérisées à la fois par la prise en charge par des intermédiaires touristiques d’une partie significative de l’organisation et de la conception du déplacement touristique et par la standardisation des prestations proposées. Les conditions de croissance de ce type de tourisme supposent la mise en place d’une norme de consommation de masse articulée à une norme de production de masse. L’objectif consiste à élargir l’accès pour un nombre croissant d’individus à des activités touristiques simples, en rationalisant les coûts de production : l’économie d’échelle. En conséquence, le tourisme de masse est pratiqué par un grand nombre d’individus sur un espace touristique bien identifié. On peut aussi qualifier de tourisme de masse la présence d’un nombre réduite de personnes mais sur des espaces sensibles (cf. aussi section 12.3.1) (Medlik, 1991 ; Cuvelier, 1998). Il est alors à l’origine d’un rapport d’échange touristique poussé par l’offre et où les clients sont nombreux et anonymes (cf. aussi section 2.3 & Annexe A6) (Zeithaml et al., 1990 ; Deprest, 1997 ; Gunn, 1998). Cette forme de tourisme est marquée par une absence de coproduction car le touriste est relativement passif dans ses activités touristiques. Il se contentera principalement des éléments de base comme la nature, le climat et les sites principaux dont dispose la destination visitée. Le prix au lieu de la qualité constitue la variable incitative et se trouve au cœur de ce type de tourisme. La concurrence entre les prestataires se portera donc principalement sur le moyen de satisfaire le « touriste standard ». Le développement touristique au Kenya à partir des années soixante-dix et plus généralement le tourisme de type safari et balnéaire correspondent à ce type de fonctionnement (cf. section 2.3) (Kenya, 1998 ; 2000 ; 2004 ; Kibicho, 2003 ; 2004).

La politique de tourisme et de conservation de l’environnement au Kenya est guidée par les bénéfices, surtout monétaires, générés par ces activités. Le tourisme de safari dépend fortement des aires protégées (parcs et réserves nationaux) qui couvrent presque 8% de la superficie kenyane (KWS, 1994). Toutefois, on observe des conflits d’utilisation de terres entre la création d’aires protégées d’un côté et le développement touristique de l’autre, voire d’autres formes d’utilisation comme l’agriculture, le pâturage, l’exploitation forestière et cætera (cf. aussi section 0.0). D’après Karanja (2002), le tourisme de safari réduit la production agricole dans les zones de pâturage où vivent la majorité des communautés pastorales. Il observe aussi que les aires protégées occupent une grande part de terres ayant des potentialités agricoles. Par conséquent, on note une densité élevée de population humaine dans les zones marginales. Les conflits d’utilisation des terres mis à part, il existe des effets positifs ou négatifs (réels et/ou perçus, directs et/ou indirects) associés au développement touristique. Ces effets peuvent être environnementaux et/ou socio-économiques (cf. chapitre III). Bref, après une phase de reconnaissance du tourisme comme « première industrie mondiale », l’heure est aujourd’hui à l’évaluation des relations de cette activité avec l’environnement.

Notes
34.

Cette varieté entraîne des contrastes entre la fraîcheur des nuits de haute montagne, la douceur de la côte et les fournaises du nord-est du Kenya : il n’y a pas un climat du Kenya, mais des climats dont chacun a ses frontières, sa végétation et ses paysages.

35.

La neige sous l’Equateur !

36.

Hôtels implantés dans les parcs et les réserves nationales (cf. par exemple photo 56).

37.

Quand le train de Roosevelt est arrivé à la gare de Kapiti, il y n’a pas eu de doute possible quand à l’importance de l’expédition. De nombreuses personnes étaient rassemblées qui avait déjà loué les moyens nécessaires et se disposaient à porter les bagages à travers la savane. (S)aises, gunbearers, tentmen, quinze askaris en uniforme et 265 porteurs kenyans enthousiastes et facétieux, tous en shorts kakis, puttees bleus, et tricots bleus. Ils étaient chargés de huit grandes tentes pour les soirées de chasse, une tente-cantine, une tente pour les peaux, et quinze petites tentes pour les Kenyans, toutes rangées derrière un imposant drapeau américain.

38.

cf. annexe A5 pour des effets du tourisme de masse.