CHAPITRE 1. « Modernité religieuse, fin des identités religieuses héritées« crise » de la transmission : territorialisations imposées et territorialisations auto-produites »

La première conclusion que l’on puisse tirer de l’étude des comportements religieux à Saint Etienne et qui rejoint certaines des hypothèses de départ, est que la croyance échappe très largement au contrôle de l’institution catholique. Le « bricolage 118  » des croyances s’opère aussi sur l’ensemble du diocèse pour que l’on puisse donner un sens à la notion de modernité religieuse.

Elle se décrit à partir d’une caractéristique majeure : la tendance générale à l’individualisation et à la subjectivisation des croyances religieuses. Les enquêtes menées vont dans le sens d’un double mouvement qui travaillerait conjointement les formes de l’expérience, de l’expression et de la sociabilité religieuses. Elle se marque dans un contexte déjà établi, celui de la distorsion entre les croyances affichées et les pratiques obligatoires qui lui sont en principe associées. A Saint Etienne comme ailleurs, la masse des « croyants mais non pratiquants » est importante et majoritaire. Cet aspect est souvent utilisé pour justifier et étudier l’affaiblissement du rôle des institutions gardiennes de la foi. Cependant, l’aspect le plus décisif de cette dérégulation apparaît surtout dans la liberté que s’accordent les individus de « bricoler » leur propre système de croyances.

Individualisation, relativisation et pragmatisme sont les qualificatifs de cette modernité religieuse. Les croyances s’expriment à travers un vocabulaire probabiliste : « peut être, mais je ne suis pas certain ! » et d’un point de vue théologique, en complet désaccord avec les dogmes. Sur un échantillon de 26 personnes, la fluidité des croyances s’accentue, dans les réponses apportées à la question suivante : « Laquelle de ces opinions se rapproche le plus de ce que vous croyez ? »

  • Il existe un Dieu personnel : 22%
  • Dieu peut être considéré comme un espoir, une force vitale : 30%
  • Je reste perplexe : 28%
  • Il n’y a ni Dieu, ni force, ni esprit : 13%
  • Sans réponses : 7%

Aussi détaillés soient-ils (réincarnation, âme, croyance en l’enfer, pêché….), les sondages consistent à interroger des individus sur la croyance qu’ils accordent ou non aux propositions doctrinales de l’institution. Ils soulignent tous l’affaissement de la conformité institutionnelle des croyances. Comme nous l’avons montré précédemment, la nouveauté réside dans la diffusion de masse des offres plus ou moins religieuses et dans la diversité des combinaisons croyantes.

Les croyances se disséminent, se conforment de moins en moins aux modèles établis. Elles commandent des pratiques difficilement contrôlées et contrôlables par les institutions. En matière de religion, comme dans l’ensemble de la vie sociale, le développement du processus d’atomisation individualiste produit paradoxalement la multiplication des petites communautés fondées sur les affinités sociales, culturelles ou spirituelles de leurs membres. Pour autant, ce double processus d’individualisation de la croyance et d’autonomisation communautaire ne fait disparaître purement et simplement la réalité des identifications confessionnelles.

Comment s’assure, dans le contexte qui vient d’être décrit, la transmission des identités religieuses d’une génération à une autre ? Cette interrogation se pose aux institutions à travers leurs modes de fonctionnement afin de renouveler leur pédagogie en direction des jeunes. Elle sollicite aussi le chercheur car sa réponse amène à la lecture de structures spatiales dévolues à cet aspect du fait religieux.

La transmission régulière des institutions et des valeurs d’une génération à une autre est pour tout le corps social la condition de sa survie à travers les ages. Tout un ensemble de rituels balisent l’itinéraire et marquent l’entrée solennelle des jeunes dans la communauté. Alors que ces rites effectuent et signifient l’incorporation sociale et symbolique des nouveaux initiés dans le groupe, ils confèrent aux jeunes la responsabilité d’en assurer à leur tour la continuité, de génération en génération. C’est ainsi que fonctionnaient toutes les religions et plus particulièrement l’Eglise catholique. Cette réflexion nécessite tout d’abord un éclaircissement sémantique : continuité ne signifie aucunement immuabilité. La continuité et ce dans n’importe quel domaine, dans n’importe quelle société, s’assure dans et par le changement. Ce dernier oppose presque inéluctablement les anciennes générations aux nouvelles. Si l’idéal de la transmission veut que les fils et les filles soient la parfaite image des pères et mères, il est certain qu’aucune société ne l’a jamais atteint, uniquement parce que ce même changement, culturel, ne cesse pas d’agir, y compris dans des sociétés ou des communautés régies par la tradition. Les communautés catholiques qui se transmettent de siècles en siècles des valeurs, des codes, des rites, des principes, connaissent en même temps des crises de la transmission.

La singularité de la situation actuelle est que cette crise de la transmission, inévitable, a profondément changé de nature. A l’échelle de la société toute entière, les écarts entre les univers culturels des différentes générations ne correspondent plus seulement aux ajustements que l’innovation et l’adaptation aux données nouvelles de la vie rendent nécessaires. Il s’agit de véritables fractures culturelles qui atteignent en profondeur les identités sociales, le rapport au monde et les capacités de communication des individus. Ces phénomènes correspondent à un remaniement global des références collectives, à des ruptures de la mémoire, à une réorganisation des valeurs qui mettent en question les fondements même du lien social.

La crise de la transmission illustre toutes les tendances qui traversent la sociabilité religieuse contemporaine et dont nous avons pu localement, saisir les dimensions :

  • individualisation et diversification des pratiques
  • refus des structures classiques de l’institution
  • co-production de modalités territoriales et de structures pour satisfaire l’expression de cette religiosité.

Comme le soulignait Danièle HERVIEU LEGER dans le même ouvrage, « il n’est pas utile d’insister sur le fait que toutes les institutions dans lesquelles s’inscrivait la continuité des générations perdent aujourd’hui leur importance au profit d’une sociabilité de l’expérience partagée, de la communication directe, de l’engagement ponctuel ». C’est évidement la mutation de la famille, institution de socialisation par excellence, qui fait apparaître le plus distinctement l’ampleur de ses implications sociales. Dans l’Eglise, la famille a toujours joué un rôle essentiel, pivot, dans la transmission des croyances. Autrefois déterminées par la reproduction sociale, les jeunes générations connaissent une dynamique de formation, en fonction des relations concrètes dans lesquelles les individus qui les composent sont impliqués.

Afin de saisir la façon dont se constituent aujourd’hui les identités religieuses, il est indispensable de renouveler les approches classiques de la transmission religieuse. Jusqu’ici ici, toutes les enquêtes s’emploient à évaluer l’efficacité de la transmission en fonction du degré de conformité croyante et pratiquante des enfants vis-à-vis des parents. Quelques questions proposées lors des premiers entretiens réalisés à Saint Etienne avaient les intitulés suivants: les enfants de pratiquants sont-ils eux aussi pratiquants ? Les enfants de parents non pratiquants demeurent-ils croyants ? Ce genre d’enquête s’attache à mesurer les écarts entre parents et enfants et fait référence dans toute étude comportementale. Il illustre un modèle de socialisation religieuse qui place « face à face » un transmetteur actif, détenteur d’un patrimoine de savoirs et de références religieux et un destinataire passif ou semi passif de cette transmission. L’initiation religieuse était faite par la catéchèse et l’éducation parentale.

Toutes deux étaient des structures traditionnelles plus ou moins mises en place par l’institution. Les règles étaient établies, les territoires définis. Les données recueillies lors des enquêtes font clairement apparaître les difficultés de l’opération, dans un univers culturel où toute proposition religieuse est confrontée à une multiplicité d’offres symboliques diverses. Pour faire face à cette concurrence et conjuguer l’éloignement des jeunes générations, les institutions religieuses s’efforcent de mettre au point des méthodes plus efficaces de communication de leur message. Ainsi, l’Eglise diocésaine de Saint Etienne multiplie les fêtes, organise des week-ends thématiques ou des veillées chants, encadre et mandate des jeunes à Taizé. Pour les plus petits, elle développe une catéchèse plus en accord avec les médias actuels (cd rom), forme des équipes d’animations, diversifie ses outils.

La réussite est temporaire pour les adolescents et il est trop tôt pour juger de l’efficacité de cette catéchèse reformulée. Le désintérêt des jeunes recoupe, pour une grande majorité d’entre eux, le doute manifesté par la génération adulte sur le bien-fondé de la transmission religieuse dans un univers culturel où les choix religieux et spirituels sont perçus de plus en plus comme des choix privés, engageant l’individu et lui seul. A Saint Etienne, trois parents sur dix retiennent la foi religieuse parmi les qualités importantes à encourager chez l’enfant 119 . Cela ne signifie pas que la majorité des parents soient étrangers à toute croyance, ou tout au moins à toute réflexion spirituelle. Mais la croyance personnelle, vécue comme expérience individuelle n’est pas nécessairement associée à l’ardente obligation de transmettre.

Le thème du « libre arbitre » laissé aux enfants permet, dans un certain de nombre de cas, de justifier le refus, explicite ou non, des parents de transmettre eux-mêmes une foi religieuse. Cela fait écho au souhait des jeunes de pouvoir choisir leur religion, si ils jugent nécessaire d’en avoir une, en fonction de l’affinité que l’on ressent personnellement avec telle ou telle tradition et des bienfaits personnels que l’on peut en attendre. Cette demande d’une religion en « libre accès », « au choix » pour ne pas dire en « service public 120  », qui met en avant l’expérience personnelle et l’authenticité d’un parcours de recherche plutôt que le souci de la conformité aux vérités religieuses garanties par une institution est cohérente avec l’avènement d’une modernité psychologique qui justifie l’homme dans sa volonté de se penser lui-même comme individualité et d’œuvrer ainsi pour conquérir et acquérir une identité personnelle, au-delà de toute identité héritée et prescrite.

Notes
118.

HERVIEU LEGER D, 1999 in « Le pèlerin et le converti : la religion en mouvement », Paris, Flammarion, p42

119.

ce chiffre est assez proche de celui de 4% constaté par Y LAMBERT « Un paysage religieux en profonde évolution » p 123-162 in RIFFAULT H (ed) « Les valeurs des Français », Paris, PUF

120.

ROUTHIER G, 2001 in « De multiples lieux pour faire église aujourd’hui » Esprit et vie n° 45. Novembre, p5