3.1.5 Le constat d’un apartheid technologique entre les populations

Nous l’avons vu plus haut (p.5), la fracture numérique est liée aux inégalités consécutives à la diffusion des TIC. Á première vue socio-économiques, ces inégalités sont aussi et parfois socio-géographiques, ce que certains (Rallet 2004) appellent « la fracture régionale ». La dimension géographique de la fracture numérique a deux aspects :

Trois cordes à notre arc constitueront les éléments explicatifs à la situation d’exclusion technologique consécutive à l’inégale desserte du territoire national par les réseaux de communication dans laquelle se trouve plongée une frange de la population gabonaise.

D’abord l’emplacement, (situation géographique) des cybercafés. L’articulation lieux d’implantation des maisons communautaires parallèlement à la domiciliation des usagers n’en constitue pas moins un facteur coercitif. Ensuite, il y a le facteur prix. Nous l'avons vu, le coût de connexion qui est très élevé, est lui aussi, un facteur prohibitif voire excluant à l’accès aux NTIC. Une autre barrière et non des moindres à prendre en compte parmi les freins à l'usage de l'Internet en Afrique est l’analphabétisme 257 .

En Afrique, le taux élevé de personnes ne possédant pas les rudiments de lecture, d’écriture et de calcul nécessaires à son insertion sociale est aussi un facteur de cette ségrégation technologique. Nul besoin de rappeler que savoir lire et écrire comptent parmi les fondamentaux dans l’usage d’Internet notamment.

S’agissant du premier facteur cité, à savoir la répartition géographique des cybercafés, même si la tendance est à la démocratisation des lieux d’implantation, il n’en demeure pas moins qu’une importante disparité subsiste encore entre les quartiers populaires et les lotissements chics de Libreville. De même qu’il en existe entre la capitale et les villes de province. Il ressort de ce constat que, la plupart de ces cyber-centres, pour ne pas dire tous, se massent en centre ville ou dans ce que le commun des Gabonais appelle les « quartiers des bourgeois 258 ». C’est-à-dire bien à l’opposé des quartiers populaires.

Ce fossé technologique, puisque c’en est bien un, est davantage aggravé par le fait que les villes de l’intérieur ne bénéficient même pas de cette configuration en termes de connexion.

Les cyber-centres, nous l’avons constaté sur place, sont une denrée rare dans les villes de province pourtant fortement peuplées et largement nécessiteuses.

Du côté de la population, les différences entre espaces ruraux et urbains sont d’autant plus fortes que le niveau de développement du pays est faible en raison de l’absence d’infrastructure de télécommunication dans les campagnes ou de la vétusté du réseau dans ces zones 259 .

La réalité étant celle-là, cette carte géographique de la connectivité à Internet donne en l’occurrence un début d’explication sur les raisons qui animent les propriétaires des centres de communication à les implanter à des endroits précis. Pour comprendre les motivations des propriétaires des cybercafés, il faut s'appuyer sur le statut des usagers. Ici les internautes sont, avant tout, des clients. Le fait que de nombreux Gabonais ne soient pas capables de supporter le coût d’une connexion personnalisée ne semble pas persuader les pouvoirs publics à mettre en place des centres de communication à coût réduit que l’on pourrait désigner sous l'appellation « cybers de la solidarité nationale ».

Face l’indifférence des pouvoirs publics, les propriétaires des cyber-centres ne se font pas prier pour faire leurs chiffres. Ainsi implantent-ils stratégiquement leurs cybercafés dans des quartiers résidentiels, les fameux « place prosperity » versus « people prosperity » : auprès d’un public solvable. On le voit, le but ici n’est pas donc pas de rendre service en contribuant à la vulgarisation des accès à l’Internet (comme le feraient certains organismes internationaux).

Á l’inverse des organismes internationaux, les maisons communautaires sont pour les individus qui les mettent en place une activité à but lucratif dans le sens capitaliste du terme. Le but de tout investissement étant la recherche du profit, pour cela investir dans un environnement où l’on est susceptible de faire des bénéfices en est la règle d’or.

Notes
257.

Selon Louis-Martin Essono (http://thot.cursus.edu/ rubrique.asp ?) l’analphabétisme touche près de 20 % de la population âgée de 15 ans et plus, soit près de 260000 analphabètes.

258.

Batterie IV, Haut de Gué-Gué, Charbonnages, Cité Damas, Glass, Quartier Louis, etc. où se trouvent aussi les résidences des Ambassadeurs et de certains Européens vivant à Libreville.

259.

Cheneau-loquay, 2002, et les travaux du réseau AFRICANTI, www.africanti.org.