La plupart des exemples retenus sont littéraires au sens strict du terme, mais cette étude s’ouvrira sur l’exploitation d’un exemple pictural, la peinture naïve du Douanier Rousseau, qui, sous la plume de Lowry et via les divagations diurnes du Consul dans son jardin mexicain, trouve un prolongement textuel haut en couleur. Geoffrey Firmin, le matin du retour de son ex-épouse, et le lendemain d’une soirée très arrosée au bal de la Croix-Rouge locale, se promène dans son jardin qui jouxte celui de Quincey, son voisin américain aux mœurs visiblement plus austères et au propos mi-railleur, mi-moralisateur. Le ton badin du Consul, occupé à inspecter ce qu’il appelle sa jungle, contraste en effet avec la froide moquerie de son interlocuteur :
‘The Consul gestured toward his briars, and perhaps unconsciously also in the direction of the tequila bottle. “I saw you from over there…I was just out inspecting my jungle, don’t you know.”’ ‘“You are doing what?” Mr. Quincey glanced at him over the top of the watering can […]’ ‘“And I’m afraid it really is a jungle too,” pursued the Consul; “in fact I expect Rousseau to come riding out of it at any moment on a tiger.”’ ‘“What’s that?” Mr Quincey said, frowning in a manner that might have meant: And God never drinks before breakfast either.’ ‘“On a tiger,” the Consul repeated.’ ‘The other gazed at him a moment with the cold sardonic eye of the material world. “I expect so,” he said sourly. “Plenty tigers. Plenty elephants too…Might I ask you if the next time you inspect your jungle you’d mind being sick on your own side of the fence?” (UTV, 132)’D’entrée de jeu, l’utilisation différente du discours par les deux personnages est ce qui retient l’attention du lecteur. Quincey ne peut comprendre l’allusion culturelle du Consul parce que, contrairement à ce dernier, il n’a guère recours à la métaphore, mais use d’une langue qui trahit sa vision froide et réprobatrice des faits et gestes du Consul. Dans son esprit fermé aux jeux du langage même les plus banals, un jardin, aussi négligé et anarchique fût-il, ne saurait être comparé à une jungle. En d’autres termes, l’embrayeur de l’allusion, le mot « jungle » qui permet au Consul de dériver vers une vision surréaliste de son environnement, est perçu comme incongru par Quincey, et lorsqu’il reprend les mots du Consul, sa façon de surenchérir (« Plenty tigers. Plenty elephants too… ») ne témoigne à l’évidence d’aucune volonté conciliatrice de sa part ni d’aucune complicité ludique, mais bien au contraire d’un mépris indigné pour l’ébriété de son voisin.
A défaut d’amuser son interlocuteur immédiat, le Consul, ou si l’on préfère, son auteur, fait profiter le lecteur d’un véritable trait d’humour dont la fulgurance provient de ce que l’on pourrait appeler un effet de métalepse visuelle. Selon Gérard Genette, la métalepse est une transgression des niveaux narratifs qui produit essentiellement deux sortes d’effets : « toute intrusion du narrateur ou du narrataire extradiégétique dans l’univers diégétique (ou de personnages diégétiques dans un univers métadiégétique, etc.), ou inversement, comme chez Cortazar, produit un effet de bizarrerie soit bouffonne (quand on la présente, comme Sterne ou Diderot, sur le ton de la plaisanterie) soit fantastique » (Figures III, 244). L’allusion à la peinture du Douanier Rousseau et à l’artiste lui-même ouvre en effet le texte au fonctionnement ludique de la conscience du Consul. Par le biais d’une double transgression des niveaux ontologiques, ou d’une métalepse au second degré, le Consul fait entrer l’artiste Rousseau427 dans la propre œuvre picturale de ce dernier, puis par un curieux phénomène de déplacement semblable à un effet de condensation onirique, le voit faire irruption dans son jardin mexicain (et donc ressortir de ce qui n’était qu’un tableau virtuel, produit de l’imagination fertile du Consul), chevauchant un tigre, l’un des sujets de prédilection de la peinture naïve du Douanier. Cette mise en contact de la réalité mexicaine avec l’œuvre de Henri Rousseau correspond chez le Consul à une vision débridée et surréaliste de son environnement : le trait d’humour qui en résulte est toutefois la preuve d’un délire bien maîtrisé. Le Douanier Rousseau chevauchant sa création est en effet une vision que le Consul, metteur en scène d’une festive logorrhée, projette sur le paysage proliférant de son jardin, mais aussi un clin d’œil culturel qui échappe à l’esprit austère et matérialiste de Quincey428.
Notons au passage qu’un effet d’étrangeté supplémentaire peut être induit chez tout lecteur, notamment anglo-saxon, n’ayant pas forcément compris que le nom Rousseau renvoyait, non pas au philosophe des Lumières, mais au peintre naïf du siècle suivant, et ce d’autant mieux que le mot « Douanier » n’apparaît pas dans les propos du Consul.
Comme l’ont fort bien remarqué Ackerley & Clipper (Companion, note 132.5, p. 190), le patronyme Quincey, appliqué au voisin du Consul, semble des plus inappropriés lorsque l’on se souvient que Thomas de Quincey était un opiomane célèbre qui aurait sans doute apprécié, contrairement à Quincey, les divagations consulaires. Ce contre-emploi patronymique atteste de toute évidence une intention ironique de l’auteur aux dépens de son personnage.