I.2.3. Conclusions partielles

La question de la prise de parole occupe dès les premiers écrits une place centrale chez Ponge et Sarraute, tant au plan thématique que de l’élaboration de leurs poétiques. La parole, qu’on la « tienne » ou qu’on la reçoive, apparaît ainsi comme un lieu stratégique engageant tout l’être : action où tout le corps est impliqué, elle joue un rôle déterminant dans les comportements et les perceptions. C’est en effet comme parole, rapport concret d’interlocution engageant une relation avec autrui, que le langage requiert l’attention de Sarraute et de Ponge. A la limite, peu importe pour Sarraute le sens des mots tel que le dictionnaire l’homologue. L’attention se porte en revanche sur ce que font tels mots, employés dans certaines circonstances, face à des interlocuteurs déterminés. Le recours systématique au Littré, chez Ponge, semble relever d’une démarche opposée. Mais s’il s’agit bien de recourir à un état objectivé de la langue, attesté par le dictionnaire, ce recours se conçoit en rapport avec les circonstances de l’énonciation : il s’agit de s’extraire de la pression immédiate qu’elles exercent sur les énoncés produits. De même, l’utopie de « créer le langage » affleure parfois chez Ponge, mais il ne s’agit pas tant d’inventer une langue dégagée des contingences des échanges courants, que de ménager la possibilité de rénover ces échanges : le travail sur la langue, apparemment considérée en dehors de son utilisation en discours, trouve son origine dans une conscience aiguë de l’importance des situations d’énonciation, et se donne pour fin de permettre d’autres prises de parole. Le recours au Littré est indissociablement lié à la rhétorique.

La question de la prise de parole se trouve ainsi, chez l’un et l’autre écrivains, à la jonction entre l’intimité d’une expérience sensible et individuelle, et un ensemble de conventions collectives, reflet d’un ordre familial, social et/ou politique. En choisissant d’interroger par leurs écrits les mots en situation, Ponge et Sarraute soulignent et mettent en question les effets du langage dans ses usages courants et dominants : c’est une parole en crise qui est représentée dans leurs écrits, parole qui est souvent confisquée, censurante, et qui contraint les contenus de pensée et de perception. Toutefois, les solutions envisagées face à cette crise de la parole diffèrent : pour Ponge, il s’agit de défaire le flux des paroles, vecteur de l’idéologie qui s’infiltre dans les consciences, en lui opposant une parole ferme, résistante. La fondation d’une nouvelle rhétorique est le moyen de cette résistance, et revêt une dimension explicitement didactique. Chez Sarraute à l’inverse, c’est la rigidité des structures langagières, et plus particulièrement des discours trop bien construits qui est attaquée : l’écrit vise donc à restaurer dans la langue la souplesse et l’indétermination des êtres que les usages courants oblitèrent.

Il s’agit donc d’élaborer dans l’écrit de nouvelles façons d’user de la parole, qui permettent à la fois de saisir en les objectivant les rapports de pouvoir et les contraintes qui s’y jouent habituellement, mais qui instaurent aussi d’autres modes d’échange dans la langue, promesse de pouvoir saisir « l’autre aspect des choses », ainsi que le nomme le narrateur de Portrait d’un inconnu, d’être en mesure de trouver de « nouvelles qualités » et de les « [nommer] » selon Ponge. Il y a en effet chez les deux écrivains un rapport singulier à la « réalité », voire à une certaine forme de vérité, qu’ils ambitionnent de mettre au jour et de transmettre. Le constat critique initial a donc pour horizon la reconnaissance par une instance tierce que d’autres modes d’échanges, permettant de mettre en mots des réalités inédites, sont possibles. L’enjeu est d’articuler la critique opérée par ces représentations de la parole à l’instauration dans l’écrit d’une situation de communication qui y échappe, mais permette de convaincre, persuader, et de transmettre cet inédit que tous deux ambitionnent de faire passer dans les mots : si l’intention de communication est au cœur de ces deux écritures, les modalités en sont à inventer.