Introduction générale : L’Autoritédans la relation d'emploi au cœur d’une double revolution

Introduction : Un parti pris d’éloignement :

L’orientation de notre recherche se fonde sur une conviction ; celle selon laquelle il est impératif de se départir des concepts courants de l’économie et de ne pas se contenter de constats à courte vue sur les faits actuels, pour aborder avec un regard novateur la question de l’autorité dans la relation d'emploi et de ses bouleversements contemporains. Nous voulons nous rattacher à ce parti pris d’éloignement de l’objet d’étude que revendiquait, de façon exemplaire, L. DUMONT à propos de ses recherches sur la hiérarchie, affirmant sa « persuasion que la caste a quelque chose à nous apprendre sur nous-mêmes » [ 1966, p. 14 ]. Préfaçant l’édition française de « La Grande Transformation » [ 1983 ], cet auteur trouve dans l’œuvre de K. POLANYI un souci analogue de réexaminer la réalité présente et locale à la lumière d’autres mondes, qu’ils soient éloignés d’un point de vue géographique ou historique. Ces deux auteurs, dont les travaux tissent la toile de fond de notre propre recherche, nous ont déterminé à prendre des distances dans l’appréhension de la question de l’autorité dans la relation d'emploi, tant vis-à-vis des concepts économiques communs que des interprétations courantes des évolutions actuelles.

En premier lieu, nous observerons le traitement de cette question par les théories économiques contemporaines en allant puiser dans des notions éloignées du champ disciplinaire de l’économie. Pour sortir du tropisme économique, nous allons donc mobiliser une distinction issue d’autres champs disciplinaires - on la retrouve en sociologie, en philosophie ou en anthropologie -, celle qui est effectuée entre les notions d’autorité et de pouvoir. C’est une ouverture à un questionnement passé sous silence, bien que présent, en arrière-fond, de la plupart des théories économiques. En particulier, un des traits caractéristiques des approches développées par les théories des contrats est que l’on y retrouve l’emploi indifféremment de ces deux termes d’autorité et de pouvoir. Il nous semble qu’il y a là une ouverture possible vis-à-vis du questionnement que posent les théories économiques de la relation d'emploi en saisissant les remarques classiques, de M. WEBER par exemple, sur ce qui sépare ces deux types de relations. H. ARENDT, sur la pensée de laquelle nous nous appuierons aussi beaucoup, nous a pourtant bien averti qu’« au moment où nous commençons à parler et à penser au sujet de l’autorité [ ... ], c’est comme si nous étions pris dans un dédale d’abstractions, de métaphores et de figures de rhétoriques où toute chose peut être prise pour une autre » [ 1972, p. 178 ]. La première distance que nous mettrons avec notre objet d’études résulte donc de la prise en compte du fait que l’autorité n’est pas le pouvoir et qu’il faut évaluer les théories économiques de l’« autorité dans la relation d'emploi » - du moins celles issues de la « révolution scientifique » en cours -, en les observant à distance de cette distinction séminale entre deux notions.

En second lieu, les transformations contemporaines que l’on repère dans la relation d'emploi seront examinées en transportant l’analyse théorique, à laquelle nous aurons alors abouti, dans le temps. C’est bien une perspective polanyienne que nous adopterons en revenant sur la rupture historique essentielle qu’a constituée, il y a moins d’un siècle, l’inscription de la subordination dans l’édifice juridique du Droit du travail. Il nous semble effectivement que la compréhension des mutations en cours ne peut faire l’économie de cet éloignement historique, à la façon d’A. SUPIOT qui nous encourage à faire « un effort pour se déprendre des catégories de pensée héritées de la société industrielle afin de comprendre le monde d’aujourd'hui » [ 2002, p. 6 ]. C’est un commentaire que cet auteur a effectué à propos du fait de devoir « porter son regard au-delà de l’emploi », cette dernière expression ayant fourni le titre du Rapport rédigé sous sa direction et publié en 1999. nous emprunterons en nous coulant dans le découpage temporel de K. POLANYI. Autrement dit, c’est en partant de la rupture initiale qu’a constituée l’entrée dans la libéralisme économique et la « libération » des travailleurs qui en a résulté - en France, c’est l’œuvre de la Révolution Française -, suivie d’un processus de « ré-encastrement » de la relation d'emploi dans des institutions non-libérales - ce que le terme de la « Grande Transformation » désigne précisément -, que nous examinerons les faits stylisés de la « révolution du travail » actuelle.

Si nous voulons nous abstraire du contexte contemporain pour mieux l’appréhender, il faut néanmoins commencer par en décrire les principaux contours. Nous verrons donc tout d’abord en quoi consistent les deux révolutions actuelles, celle de la science économique qui a consisté à redécouvrir l’existence d’une relation d’emploi au sein des firmes, et celle de la société et de l’économie, qui tourne autour de la place du travail ( SI/ ). Nous détaillerons ensuite les questionnements qui fourniront la trame de notre recherche, questionnements qui résultent de cette volonté de porter un regard neuf sur ce contexte contemporain ( SII/ ).