La « révolution scientifique [ ... ] authentique quoique discrète », qu’O. FAVEREAU et P. PICARD [ 1996, p. 441 ] décèlent dans l’effervescence des nouvelles théories rattachées à la TSE depuis le début des années 1970, est marquée par l’accent mis sur les contrats « comme forme prototype de régulation des échanges » [ ibid ]. Le contrat peut être considéré comme un accord entre deux individus sur des actions à effectuer et les rémunérations qui leur sont associées. Ainsi défini, il témoigne d’un bilatéralisme des relations économiques qui dépasse même le point de vue de l’analyse néoclassique standard. Classiquement, les échanges sur les marchés étaient présentés avec un degré élevé de centralisation et le rapport marchand, s’il était distinct pour chaque échange, était aussi noyé dans une masse d’échanges similaires qui le rendaient anonyme, impersonnel 83 . Alors que pour les théories contractualistes, « le marché redevenait le face-à-face local d’échangistes capables de s’identifier nommément pour conclure éventuellement un contrat inter-individuel » [ p. 442 ]. Ce bilatéralisme extrême, personnalisé, est nécessaire pour que le contrat soit la solution optimale d’un problème d’échanges dans un contexte d’asymétries informationnelles. Il est effectivement essentiel pour conserver au contrat ses caractéristiques d’équilibre et d’optimalité qu’il corresponde aux spécificités de l’échange et pour cela, qu’il s’adapte parfaitement aux parties en présence. En termes juridiques, ce doit être un contrat intuitu personæ c'est-à-dire dont les termes sont fixés « eu égard à la personne avec laquelle on contracte » 84 . Ces traits de la contractualisation se retrouvent dans l’analyse de la relation d’emploi par les théories contractualistes. A. ALCHIAN et H. DEMSETZ [ op. cit., p. 783 ] expliquent ainsi que « la relation entre chaque membre de l’équipe et le possesseur de la firme [ ... ] est simplement un contrat “ quid pro quo ” », c'est-à-dire qui repose sur une contrepartie exactement équivalente pour les deux parties. Cette qualité du contrat de travail demande une adaptation des termes du contrat à chaque transaction entre un employeur et un employé, ce qui revient à en faire un dispositif bilatéral de coordination.
Une telle conception des échanges dans les théories contractualistes témoigne d’une similitude d’approche avec la théorie standard quant au niveau d’analyse. Comme le marché relie des « atomes » chez celle-ci, le contrat relie des « individus » chez celles-là 85 . Mais, les « structures sociales élémentaires » sur lesquelles « le contrat focalise l’attention » selon E. BROUSSEAU et J‑M GLACHANT [ op. cit., p. 25 ] sont de plus petite taille que celles envisagées par la théorie standard. La firme n’y est plus considérée comme un seul agent doté d’une fonction d’utilité et de ressources, englobant dans cette « boîte noire » les individus qui la composent. Aussi, les théories contractualistes ont-elles un niveau d’analyse « plus infra-économique que la micro-économie traditionnelle » [ ibid, p. 38 ]. Le démontage de la « boîte noire » effectué en reportant le niveau d’analyse aux contrats qui relient les membres de la firme aboutit toutefois à un résultat paradoxal ; celui de faire disparaître l’enveloppe même de la firme. En voulant considérer que la firme n’est pas un seul agent, les théories contractualistes en arrivent à dire que la firme n’existe tout simplement pas et que seuls importent les agents individuels et les relations qu’ils nouent deux à deux. Selon l’expression popularisée par M. JENSEN et W. MECKLING, les firme ne sont qu’un « nœud de contrats » c'est-à-dire des « “ fictions légales ” qui servent comme “ noyau ” pour un ensemble de relations contractuelles entre des individus » [ 1976 ]. Ainsi, il n’y a plus à proprement parler de différences entre ceux qui sont à l’intérieur de l’enveloppe de la firme, les salariés par exemple, et ceux qui sont à l’extérieur, comme des fournisseurs. En particulier, on comprend qu’il n’y ait pas d’autorité instituée particulière qui soit spécifique aux contrats qui relient ces salariés à leur employeur et qui les distinguerait des contrats entre l’employeur et des fournisseurs indépendants. Les contrats de travail n’ont pas une différence de nature avec les contrats commerciaux, puisqu’il n’y a pas de distinction possible entre ceux qui contractent dans ces deux situations. Cela nous ramène à la confusion entre la firme et le marché effectuée par les théories contractualistes, l’une et l’autre ne pouvant pas être différenciés par le mode de coordination qui les caractérise. Au sein de la firme comme au sein du marché, il n’existe que des contrats signés entre deux agents rationnels et autonomes.
Les théories contractualistes restent dans le droit fil de l’approche orthodoxe comme l’expliquent B. CORIAT et O. WEINSTEIN [ op. cit., p. 103, souligné par les auteurs ] ; « la construction néo-classique cherche avant tout à préserver ses fondements essentiels. Le premier est le refus de toute considération autre que celle des rapports entre individus. L’individualisme méthodologique le plus strict conduit à ramener toute forme d’organisation, toute institution, à un ensemble de relations interindividuelles, en s’en tenant pour l’essentiel à des rapports purement bilatéraux. ». Il s’agit effectivement d’une position épistémologique qui montre bien la continuité qui relie les théories contractualistes à la théorie standard. J. AGASSI [ 1960, p. 245, souligné par l’auteur ] définit l’individualisme méthodologique « comme le point de vue selon lequel seuls des individus existent et ont des intérêts ». On ne peut sur la base de cet « individualisme psychologique », comme le qualifie J. AGASSI, bâtir une théorie de l’autorité en tant que mode de coordination au sein d’un collectif, ce qui suppose que les individus n’agissent pas de manière totalement autonome. L’hétéronomie, dont nous pensons avoir montré qu’elle était une hypothèse comportementale indispensable pour concevoir l’autorité, est contradictoire avec cet « individualisme psychologique ». Elle suppose que les intérêts et les objectifs des individus puissent être affectés par ceux d’une “ totalité ”, comme peuvent l’être la firme, l’équipe de travailleurs ou le groupement professionnel... A l’opposé, le bilatéralisme des contrats ne fait intervenir que des intérêts et des objectifs individuels, préservant une totale autonomie des actions individuelles ce qui est bien cohérent avec la négation de l’autorité au sein de la firme. Cette position n’est pas remise en cause par les dissymétries dans la position des contractants, dissymétries qui sont susceptibles de donner des prérogatives plus importantes à l’un d’entre eux comme l’expliquent les théories des droits de propriété. De tels pouvoirs restent interindividuels, sans faire intervenir de collectif et sans que celui qui s’y soumet lève un instant son attitude calculatrice et rationnelle. S’il doit se soumettre à des ordres, l’employé n’en reste pas moins dans une relation libre et pleinement consentie dans sa relation avec l’employeur et surtout, ne cherche qu’à maximiser son utilité lorsqu’il obéit. Autrement dit, il ne perd pas l’autonomie de sa volonté et il conserve comme objectifs de ses actions des orientations qui lui sont propres.
Cette « idée de l’ “ individu abstrait ” [ ... ] fondamentale au libéralisme classique dans son ensemble » selon G. HODGSON [ 1989, p. 250 ] se retrouve au cœur des théories contractualistes ce qui démontre bien la filiation de ces théories avec cette longue tradition libérale. « Ce qui unit les mentors du libéralisme classique » selon le même auteur, « est la vue selon laquelle, en un sens, l’individu peut être “ pris comme donné ” » [ ibid ]. Ainsi, ses intérêts, ses objectifs, ses besoins, ses désirs, bref tous les motifs de ses actions sont des paramètres extérieurs qui sont à prendre en compte lors des échanges. Cela revient à décrire tout problème de coordination comme un problème de compatibilité d’intérêts entre individus “ pris comme donnés ”, problème qui doit être résolu par le truchement d’un calcul de maximisation. « La théorie des droits de propriété et la théorie de l’agence proposent une compréhension des formes institutionnelles en tant que systèmes de mise en cohérence et en compatibilité des intérêts particuliers » soulignent B. CORIAT et O. WEINSTEIN [ op. cit., p. 102, souligné par les auteurs ]. C’est en concevant des solutions de compatibilité des intérêts particuliers pris deux à deux que les théories contractualistes bâtissent un modèle d’optimum social, de façon tout à fait similaire au modèle d’équilibre général qui repose sur le même type de compatibilité réalisé par les prix auxquels s’effectuent les échanges entre agents économiques pris deux à deux. Le niveau macro-économique de l’“ équilibre contractuel général ” résulte d’une agrégation simple des contrats bilatéraux maximisant les fonctions d’utilité de chaque individu. On peut même aller plus loin dans l’aspect dogmatique de l’individualisme méthodologique des théories contractualistes puisque pour celles-ci, la collusion, c'est-à-dire l’entente entre des agents pour peser sur les termes des contrats, est préjudiciable à tous les agents 86 . Autrement dit, la formation d’intérêts collectifs va à l’encontre de l’intérêt général puisque les contrats, pour prévenir cette collusion, doivent prévoir des mécanismes de révélation et d’incitation qui accroissent les coûts d’agence. Ainsi, considérer l’individu comme l’entité de base de tout phénomène collectif n’est pas une simple posture épistémologique, mais aussi un élément de doctrine des théories contractualistes.
Cependant, la même remarque peut être faite à ce propos que celle que l’on adresse à la théorie standard à propos de l’optimum social issu de l’équilibre concurrentiel. Il est une possibilité parmi un grand nombre d’autres découlant des conditions initiales des échanges sans que l’on puisse garantir qu’il s’agisse de l’ « optimum optimorum » au niveau collectif. Le jugement quant au niveau d’optimum exige que l’on fasse émerger un critère supérieur d’appréciation et que l’on ne fasse pas la simple somme des utilités individuelles. Il exige également d’avoir une approche dynamique et pas seulement statique. C’est ce que les théories contractualistes ne permettent pas de faire.
O. FAVEREAU et P. PICARD [ op. cit. ] notent toutefois que les travaux d’EDGEWORTH ( sa fameuse « boîte » ) sont représentatifs d’une analyse des relations bilatérales de marché. On peut aussi penser aux analyses de la concurrence monopolistique pour une telle orientation de la théorie néoclassique standard.
C’est ainsi que le définit le dictionnaire Robert.
P-Y GOMEZ [ op. cit., note 1 p. 16 ] fait remarquer que « a-tome » et « in-dividu » ont la même signification étymologiquement ; c’est ce qui ne se divise pas.
Cf O. FAVEREAU et P. PICARD [ op. cit., p. 459-460 ].