Avec l’introduction d’une dose d’inintentionnalité dans les actions orientées par les conventions, on rentre plus avant dans la particularité de ce type de coordination par rapport aux actions d’intentionnalité infinie. Rappelons que dans cette dernière perspective, celle de la TS, on sous-entend deux hypothèses comportementales. Tout d’abord, l’individu est animé d’une rationalité substantive qui implique que ses décisions sont guidées par les résultats qu’elles permettent d’obtenir, ce qui est à la base d’un comportement d’optimisation. Ensuite, les préférences individuelles sont entièrement « privées », autrement dit, l’individu opère des choix en toute autonomie, sans subir d’influences extérieures. Dans ce cadre des actions d’intentionnalité infinie, l’individu est entièrement calculateur et agit comme un être asocial, comme on le voit à travers les “ robinsonnades ” utilisées en vue de démonstration par les auteurs de la TS. On peut bien qualifier l’homo economicus d’ “ idiot ” comme le font A. SEN en parlant d’ « idiot rationnel » ou H. GARFINKEL avec « idiot culturel » 129 , dans le sens où son “ idiotisme ” l’empêche de communiquer avec les autres. Le fait de parler d’intentionnalité intermédiaire à propos de la coordination par convention implique de revenir sur ces deux hypothèses. Nous allons voir qu’il s’agit, d’une part d’abandonner la rationalité substantive pour adopter une hypothèse de rationalité procédurale, d’autre part de considérer que les préférences individuelles subissent une influence extérieure et sont donc partiellement hétéronomes, les deux prémisses étant étroitement liées.
Concernant le passage de l’hypothèse de rationalité substantive à celle de rationalité procédurale, c’est une proclamation initiale des auteurs conventionnalistes comme l’illustre le positionnement par O. FAVEREAU [ 1989a, p. 280 ] de l’EC dans le quadrant de la Théorie non standard, à la croisée des « marchés internes » et de la « rationalité procédurale ». Cette rationalité procédurale est, rappelons le, définie par H. SIMON [ 1979, p. 507 ] par le fait que « le choix n’est pas déterminé uniquement par les caractéristiques objectives de la situation, mais dépend aussi du processus heuristique qui est suivi pour atteindre la décision ». L’opposition avec le paradigme de l’utilité espérée formalisé par SAVAGE peut être détaillée point par point, comme le fait H. SIMON [ 1989, p. 268 ]. La détermination des solution ne se fait pas au sein d’un « éventail donné et stable », mais « nous devons supposer un processus d’émergence d’alternatives ». « Nous devons chercher des stratégies pour se débrouiller avec l’incertitude qui ne supposent pas la connaissance des [ probabilités de revenu pour chaque alternative ] ». Enfin, « nous devons postuler une stratégie de satisfaction » et non pas de maximisation d’une fonction d’utilité donnée. Nous voudrions montrer rapidement que ces prémisses de la rationalité procédurale s’accordent bien avec l’idée que les comportements individuels sont guidés par des conventions. Les alternatives qui apparaissent lorsqu’un choix doit être effectué dépendent de l’interprétation qui est faite de la situation. Lorsqu’on rencontre une personne que l’on connaît et qu’on veut la saluer, les alternatives qui apparaissent n’explorent pas tous les signaux disponibles. On choisira entre tendre la main, faire la bise, taper dans le dos 130 ... Les choix qui émergent sont donc fournis par le répertoire des conventions existantes. Ensuite, les conventions répondent à l’incertitude par leur nature même, d’être partagées par tous. Compte tenu de l’incertitude sur la nature de la relation et sur les circonstances, on tendra naturellement la main si l’on pense que c’est ce que va faire l’autre 131 . Enfin, la convention est une solution aux problèmes de coordination, sans être la solution qui maximise sa propre utilité. On tend la main droite même si l’on est gaucher... Donc, avoir un comportement orienté par les conventions signifie que l’interprétation de la situation a fait émerger un certain nombre de solutions naturelles, évidentes, parmi lesquelles on choisit celle dont on croit qu’elle est partagée par les autres interactants. Pour cette raison, ce choix dénoue les interrogations quant à l’action à effectuer, sans pour autant que ce soit la solution la meilleure possible pour soi-même. Nous nous retrouvons bien en présence des caractères de la rationalité procédurale.
Le caractère hétéronome des comportements, autrement dit l’influence extérieure dont témoignent les choix individuels, se raccroche très fortement au processus de prise de décision dont nous venons de préciser les grandes lignes. C’est à partir de l’opération d’interprétation que nous allons l’aborder. Nous avons souligné que l’émergence des alternatives et le choix de l’une d’entre elles, sont liés à un jugement quant au contexte visant à qualifier la situation ce qui explique que la coordination repose sur un tel travail d’interprétation, même s’il existe des règles explicites comme nous venons de le voir dans le point précédent. Cette compétence d’interprétation repose sur la faculté de l’individu à se projeter dans les jugements d’autrui ce qui pour J-P DUPUY [ 1992 ], signifie qu’« il se met à la place de l’Autre se mettant à sa place » [ p. 178 ], c'est-à-dire « selon une logique de l’autoréférence indirecte » [ p. 181, souligné par l’auteur ]. Ainsi, on juge ses propres choix en fonction du jugement que l’on imagine que les autres porteraient sur nous-mêmes s’ils se mettaient à notre place. K. ARROW [ 1987 ] 132 envisage très lucidement la portée de cette réflexivité dans l’action du fait que, « lorsque la perception des autres devient un élément de notre propre rationalité », il y a « menace sur le concept même de rationalité ». La spécularité qui en résulte - à laquelle on donne souvent l’image de miroirs se reflétant à l’infini - pourrait déboucher, sans point fixe, à une décision purement subjective tendant vers l’irrationalité. C’est pourquoi ces introspections du mode de jugement des partenaires de l’interaction doivent être guidées par des principes communs afin que l’interaction puisse avoir lieu. L’apparition d’un point fixe externe aux jugements croisés, un « point focal » pour reprendre la terminologie de T. SCHELLING [ 1986 ], bloque la spécularité comme un objet interposé entre les miroirs bloque l’effet de miroir. La “ réflexion ” est stoppée par l’émergence de ce point fixe. L’usage de tendre la main pour saluer est ce « point focal » qui va amener deux personnes à un comportement adapté lorsqu’elles se rencontrent. L’hétéronomie du comportement provient du fait qu’un individu se conforme à cet usage parce qu’il croit que l’autre pense que l’on va soi-même s’y conformer, croyance tirée de cette introspection du sentiment de l’autre se mettant à notre place 133 . Ce qui est vrai pour les RC l’est aussi pour les MC lorsque l’interprétation porte sur la qualification de la situation afin de déterminer la règle à suivre. L’usage de tendre la main est inusité lorsque l’on se retrouve dans un groupe assez nombreux dans lequel il serait malvenu de serrer toutes les mains. Le fait de s’abstenir de ce geste provient d’un jugement porté sur la situation qui prend en compte de multiples facteurs - on peut penser au nombre de personnes, à la force des liens, au type de liens ( amicaux, professionnels... ) et à bien d’autres encore. C’est par référence à un modèle de comportement - ne pas serrer les mains si l’on est dans un grand groupe de personnes avec lesquelles les liens ne sont ni très forts ni très intimes - que l’on adopte un certain comportement, modèle dont on croit que les autres pensent que l’on va soi-même s’y conformer. Si la prégnance de ce modèle n’est pas confirmée, si une première personne tend la main, on abandonnera alors ce modèle du fait que l’on aura constaté qu’il ne fait pas partie des attentes des autres concernant son propre comportement.
Cités par P. BATIFOULIER et O. THEVENON [ 2001, p. 250 ].
Il est bien connu que les solutions qui apparaissent sont liées au contexte, puisque selon les cultures, les usages diffèrent et cette liste d’alternatives peut varier.
Cela n’exclut le ridicule des situations, vécues par tous, de faire le mouvement d’embrasser quelqu’un qui tend, lui, la main. Il n’y a pas de garantie que la coordination réussisse par le fait de suivre une convention, du fait de leur multiplicité...
cité par L. THEVENOT [ 1989, p. 155 ]
Ce n’est pas seulement parce que l’on se met à la place de l’autre - ce 1er niveau de la réflexion restant subjectif - mais parce que l’on imagine ce que l’autre penserait en se mettant à notre place pour déterminer son choix et donc on se conforme à cette attente supposée. On fait ce qu’on croit que l’autre pense que l’on fera, et pas seulement en fonction de ce qu’on croit que l’autre fera... L’hétéronomie est à ce niveau de réflexion et pas seulement au niveau stratégique