1°) Le caractère idiosyncrasique des conventions :

a) Conventions, savoirs partagés et identité collective :

Si les conventions fournissent des guides d’action ou de jugement, c’est qu’elles sont partagées par les individus en relation. C’est bien ce qu’indique l’hypothèse de « savoir commun » de D. LEWIS dont nous avons vu qu’elle est irréaliste et surtout, qu’elle conduit à une aporie. Cet auteur adopte d’ailleurs dans ses observations un point de vue moins radical en substituant une hypothèse de « savoir mutuel » qui limite le nombre d’itérations dans le niveau de connaissances 170 , faisant preuve de pragmatisme par rapport à sa propre théorie. Cela induit cependant toujours que les conventions ne constituent des ressources de coordination qu’à partir du moment où elles sont partagées par les individus en interaction. Couplé avec la multiplicité des solutions possibles, on peut ainsi faire ressortir leur caractère localisé, idiosyncrasique 171 . Face à un problème de coordination, lorsqu’une convention a émergé au sein d’un collectif, elle fonctionne comme solution alors qu’une autre convention peut tout aussi bien fonctionner dans un autre collectif. On retrouve cette caractéristique dans la notion de « point focal » de T. SCHELLING puisque la « saillance » de certaines solutions repose sur le partage des mêmes repères cognitifs. Il affirme ainsi que « le caractère propre à chaque groupe semble provenir de la convergence des attentes de ses membres » et que l’on retrouve un « bon exemple de ce type de situation avec “ l’esprit de corps ” caractéristique des unités militaires ou des équipages de navire ou avec les systèmes de valeurs particuliers à certains groupes sociaux » [ 1986, p. 122 ]. L’idiosyncrasie des conventions provient du fait que la « source pratique » de recherche de solutions dans les situations de coordination peut être constituée par « [ ... ] les précédents historiques ou littéraires, la casuistique morale et la “ jurisprudence ”, les mathématiques et l’esthétique autant que les démarches de la vie quotidienne [ ... ] » [ ibid, p. 140 ], autant d’éléments propres à un groupe d’individus. Cette absence d’universalité des conventions provient également du fait que les individus sont sensibles à la manière dont les différents choix d’action sont présentés c'est-à-dire que « les joueurs utilisent le libellé des choix qui leur sont proposés. De cette façon, ils sont capables de reconnaître des équilibres dits “ saillants ” » note ainsi A. ORLEAN [ 2002, p. 729 ]. C’est un des travers de la théorie des jeux orthodoxe de considérer que la description du jeu n’a pas d’influence sur les résultats des stratégies et le résultat obtenu 172 . Un certain nombre de recherches de l’économie expérimentale sont venues à l’appui de cette critique d’une rationalité universelle et décontextualisée dont la théorie standard dote les individus. C’est ce qu’ont mis en évidence les spécialistes de psychologie cognitive à propos des décisions en situation d’incertitude qui dépendent beaucoup de la présentation des données, selon leur ordre d’énumération, selon la probabilité d’échec ou de réussite mise en avant 173 ...

La prise en compte de ce caractère localisé des conventions débouche sur l’idée que les comportements diffèrent selon les collectifs et qu’il faut intégrer cet idiomatisme dans l’analyse de la coordination. La rationalité suspendue à des principes universels comme le suppose la Théorie Standard 174 ne correspond pas au cadre d’exercice de la coordination par conventions qui suppose au contraire des individus socialisés au sein de collectifs locaux afin de partager les mêmes attentes. A. ORLEAN [ ibid ] suggère de parler de « rationalité située » pour insister sur cet aspect des processus cognitifs, c'est-à-dire leur dépendance du contexte et des personnes elles-mêmes.

C’est particulièrement important dans les situations s’appuyant sur un registre normatif et prenant appui sur des MC. Les jugements sur ce qui est “ bien ” ou “ juste ” nécessitent que chacun ait une image de ce que les autres se représentent comme étant “ bien ” ou “ juste ”. Il faut pour cela qu’existe une identité collective à partir de laquelle l’individu forme son jugement c'est-à-dire qu’il existe « un individu [ ... ] capable de se représenter le collectif dans lequel il est partie prenante » selon P. BATIFOULIER et O. THEVENON [ op. cit., p. 240 ]. Cette représentation du collectif est bien locale, idiosyncrasique c'est-à-dire propre à un collectif donné au sein duquel elle s’est constituée. Elle crée un « être social [ qui ] n’est pas simplement cet être qui peut dire “ je ”, c’est aussi celui qui dit “ nous ” » [ ibid ], ce “ nous ” étant bien sûr distinct selon le collectif. Il pourrait sembler que l’EC abandonne à ce propos son positionnement du côté de l’individualisme méthodologique en érigeant une conscience collective supérieure et verse ainsi du côté du holisme. A. ORLEAN [ ibid ] réaffirme pourtant clairement cet ancrage individualiste en l’amendant toutefois, par l’introduction des « croyances sociales » ce qui permet à l’EC de donner un fondement théorique à l’existence des collectifs et donc aux différences locales de comportement sans supposer des forces sociales extérieures aux individus. Il les définit comme étant des « croyances communes » de certaines croyances en des propositions, et non pas seulement des « croyances partagées » de ces propositions. La différence est pour reprendre l’exemple que donne cet auteur que dans le premier cas, « l’individu croit que presque tous les intervenants, pris un à un, croient que “ le marché croit que la devise est sous-évaluée ” » tandis que dans le second cas, « l’individu considère que presque tous les intervenants, pris un à un, croient à la sous-évaluation de la devise » [ ibid, p. 728 ]. Cette remontée à un niveau supérieur des croyances des individus 175 correspond bien au point de vue réflexif de l’analyse conventionnaliste consistant à “ se mettre à la place des autres se mettant à notre place ”. Dans cette optique, le fait de penser que les autres pensent que l’on pense soi-même qu’il existe un sentiment commun, une opinion collective, c'est-à-dire en fait une convention, amène à la prendre en compte et la transforme en principe de réalité. Cette force s’illustre dans le concept des anticipations auto‑réalisatrices dont l’importance est incontestable et s’observe particulièrement sur les marchés financiers 176 .

Cette position épistémologique nous semble être en adéquation avec l’« individualisme institutionnaliste » que J. AGASSI [ op. cit. ] appelait de ses voeux et qu’il considérait comme une voie sortant de l’opposition stricte entre « individualisme psychologique » et « holisme méthodologique » ( voir supra chapitre 1 ). En particulier, elle n’est pas en contradiction avec le principe dit de POPPER-AGASSI selon lequel on ne peut attribuer aux être collectifs des motifs d’action comme à un individu. La présence de ces être collectifs dans la pensée des individus sous forme de « croyances sociales » leur procure toutefois une quasi existence et explique leur influence sur les comportements individuels. C’est à la base de l’idiomatisme de ces comportements et de leur variabilité selon les groupes sociaux. La différence avec le holisme pur, outre une différence métaphysique, provient du fait que l’influence des croyances sociales dépend de la perception du sentiment de consensus, c'est-à-dire du fait de savoir si la croyance dans la croyance sociale est effectivement partagée par une part importante des membres du collectif. Elle porte bien sûr aussi sur la détermination des comportements individuels qui repose en dernier ressort sur la volonté in-dividuelle, dans ce cadre d’influences extérieures médiatisées par la préférence pour la conformité, ce qui nous ramène à la conception d’une intentionnalité intermédiaire des actions par l’EC ( cf supra ).

Notes
170.

D. URRUTIAGUER, P. BATIFOULIER, J. MERCHIERS [ 2001, p.76 ] distinguent ainsi le « Lewis pragmatique » du « Lewis théorique ».

171.

D. LEWIS donne comme source aux conventions les « précédents », ce qui implique une histoire commune ou la connaissance commune de ces précédents, ce qui va bien dans le sens de l’idiosyncrasie des conventions.

172.

T. SCHELLING [ ibid, p. 126 ] remettait déjà en cause le théorème attribué à LUCE et RAIFFA selon lequel l’étiquetage des lignes et des colonnes ne changeait rien au résultat final.

173.

Nous pensons bien sûr aux travaux de KAHNEMAN, TVERSKY et d’autres...

174.

GARFINKEL qualifie l’homo economicus d’« idiot culturel » pour montrer que la rationalité hors de tout contexte qu’on lui attribue l’amènerait à rencontrer l’incompréhension et à être jugé inadapté, pour ne pas dire plus, par le reste de la population. Cité par P. BATIFOULIER 1 O. THEVENON [ op. cit., p. 250 ].

175.

Les croyances portent sur les croyances en des propositions et pas seulement sur des propositions elles-mêmes. Cela ne doit pas signifier pour autant que les individus ne croient systématiquement pas en ces propositions, mais que leur décision se fonde sur la croyance que les autres croient qu’il le croit ( comme la plupart des gens ). Pour être plus clair, l’opérateur de marché pouvait croire que l’€ était sous-évalué mais il était plus important, pour les opérations qu’il pouvait effectuer sur le marché des changes, de se fonder sur sa croyance dans la croyance des autres sur la croyance majoritaire. On retrouve ici la métaphore du concours de beauté développé par J-M KEYNES. Peu importe là encore que les autres croient ou pas à cette sous-évaluation car ce qui importe est la croyance conventionnelle. A. ORLEAN [ ibid, p. 721 ] parle d’ « autonomie des croyances sociales » car « les croyances sociales s’affirment comme partiellement déconnectées des croyances individuelles ».

176.

On peut se reporter aux différents textes d’A. ORLEAN dans lesquels il développe ses vues sur les « prophéties auto-réalisatrices », en particulier [ 1992 ], [ 1999 ]