Conclusion : L’introduction des conventions constitue certes une avancée, mais laisse dans l’ombre la dimension politique de l’autorité :

Le chapitre 1 nous avait permis d’élaborer une sorte de “ cahier des charges ” conceptuel pour aborder l’autorité dans la relation d’emploi en partant des insuffisances des théories contractualistes. En conclusion de ce second chapitre, on peut bien affirmer que l’analyse conventionnaliste souscrit aux axiomes ainsi établis et constitue un enrichissement théorique fécond pour approfondir notre réflexion sur cette forme de relation. Voyons les quatre points sur lesquels l’introduction des conventions dépasse les limites des théories contractualistes pour en rendre compte ;

1°) L’autorité s’établit dans une relation ouverte à l’incertitude où tout n’est pas dit ou écrit à l’avance. Au contraire, un principe général, celui même d’autorité, est seulement posé a priori, à savoir que le supérieur commande et que le subordonné obéisse. Cela différencie cette relation d’une simple relation de pouvoir dans laquelle le “ dominant ” peut imposer des actions au “ dominé ” qui, pour être exécutées conformément à ce qui a été “ commandé ”, doivent être explicites pour rendre vérifiable le résultat ou dont on doit pouvoir au moins surveiller les efforts réalisés au cours de leur exécution. Ainsi le domaine d’exercice de l’autorité ne peut-il pas être défini en “ extension ” mais en “ compréhension ”. Pour se comprendre, supérieur et subordonné doivent se référer à un ensemble de savoir implicites qui règlent leurs attentes réciproques sur le comportement qu’ils estiment que l’autre attend d’eux. C’est là une des principales caractéristiques des conventions, aussi bien des règles conventionnelles, les « savoir comment », que des modèles d’évaluation conventionnels, les « savoir pourquoi ». L’autorité s’exerce donc dans un cadre de conventions d’abord parce qu’aucune règle formelle, qu’elle soit inscrite dans le contrat, la loi, le règlement intérieur..., ni même les ordres directs et les consignes orales, n’est suffisante pour en définir les contours et les formes. Ce commandement par les règles formelles ou les ordres personnels est interprété c'est-à-dire que son sens est donné par la manière convenable et juste d’y obéir, ce qu’indiquent précisément les conventions. Le commandement lui-même tient compte de cette interprétation et est aussi orienté par ces conventions

2°) Les individus interagissant dans le cadre d’une relation d’autorité ne sont pas des calculateurs omniscients, ce que l’on peut traduire par le fait que le commandement comme l’obéissance sont des actions d’une intentionnalité intermédiaire. Ainsi, ils ne cherchent pas à optimiser leur participation à la relation en vue d’une fin qui leur est propre. Au contraire, ils cherchent plutôt à se conformer à des comportements qui sont partiellement déterminés en dehors de leurs préférences individuelles. On n’obéit pas, de même que l’on ne commande pas, seulement en fonction de l’utilité que l’on en retire. Cet aspect que l’on peut qualifier d’ “ adhésion à l’autorité ” se prête particulièrement bien à une transposition dans l’univers de la coordination par conventions. Dans cet univers, les individus sont animés d’une préférence pour la conformité ce qui constitue la condition minimale de la recherche de la coordination, ainsi que d’une hétéronomie partielle basée sur le raisonnement spéculaire qui se clôt par le choix d’une solution de type conventionnel. Ceci est particulièrement fondé à partir du moment où les préoccupations normatives interviennent. Les conventions représentant le “ bon ” comportement sont bien extérieures aux individus, mettant en jeu un “ interprète ”, opérateur du jugement dont on pense que les autres portent sur soi-même.

3°) Il n’existe pas une “ seule meilleure manière ” d’exercer l’autorité, c'est-à-dire que les formes de commandement et d’obéissance associées peuvent être multiples sans qu’il y en ait une optimale. De plus, une forme sous efficiente peut perdurer sans que des mécanismes de rationalisation, qu’ils soient au niveau des individus ou des structures de gouvernance, l’éliminent. Cette pluralité correspond bien au cadre analytique conventionnaliste. Plusieurs conventions pouvant répondre au problème de coordination, il est arbitraire que ce soit l’une d’elles qui soit à l’œuvre. Ainsi un ensemble de règles, de modèles de comportement coordonnent les relations entre supérieurs hiérarchiques et subordonnés alors que d’autres règles et d’autres modèles seraient possibles. Rien ne garantit que cette forme particulière d’exercice de l’autorité que les circonstances ont fait apparaître, soit la plus efficiente. Mais, elle se maintient du fait qu’elle a été éprouvée comme réussissant à faire coïncider les attentes des deux parties de la relation. Un élément déterminant à la source de cet arbitraire de la forme de l’autorité provient de ce que des préoccupations normatives interviennent dans le choix du modèle de comportement, alors même qu’il existe une pluralité des manières de juger les comportements. Le degré de coopération, associé à une représentation conventionnelle du cadre de relations, peut ainsi beaucoup varier. L’intervention du jugement même éloigne encore plus d’un critère de calcul d’efficience, puisque ce qui est “ juste ”, ce qui convient, n’est pas forcément ce qui est le “ meilleur ” en termes de résultats...

4°) Les collectifs tels que les entreprises, les équipes de travail... sont caractérisés par des formes particulières de commandement et d’obéissance qui leur sont propres. Il n’existe pas de forme universelle comme pour les théories contractualistes qui la mettent en relation avec l’efficience optimale. Cette idiosyncrasie associée à la pluralité des formes vue ci-dessus, se retrouve dans la notion de culture d’entreprise et débouche sur la nécessité d’un apprentissage individuel lors de l’intégration à un collectif donné. Or les conventions constituent bien des notions idiosyncrasiques, leur connaissance commune étant justement impliquée dans la coordination des attentes qu’elles effectuent. Supérieurs hiérarchiques et subordonnés réussissent à s’entendre sur les comportements qu’ils doivent adopter les uns envers les autres seulement s’ils ont en commun les mêmes références, que ce soient des usages normaux ou des représentations du comportement convenable. Cela suppose aussi que l’entrée dans ce collectif s’accompagne de l’apprentissage de ces références communes conventionnelles. Pour finir, la stabilité de ces formes de commandement et d’obéissance découle logiquement de la particularité de la coordination par conventions. L’observation des usages est autorenforçante tandis que les représentations les plus répandues ont une force d’attraction qui en étend la diffusion, même s’il n’y a pas de blocage définitif sur certaines formes.

Cette analyse conventionnaliste de l’autorité dans la relation d’emploi tranche bien avec les analyses contractualistes. Nous nous sommes assurément éloignés de ce paradigme théorique en posant les hypothèses d’incomplétude irréductible de l’autorité, d’intentionnalité intermédiaire des comportements des supérieurs hiérarchiques et des subordonnés, d’arbitraire c'est-à-dire de pluralité et de non-optimalité des formes d’obéissance et de commandement ainsi que leur idiosyncrasie et leur stabilité dans le temps. L’introduction de règles conventionnelles, les usages, et de modèles d’évaluation conventionnels, les représentations, éclaire de façon pertinente, nous semble-t-il, le cadre hypothétique dans lequel nous avons placé la relation d’autorité. Les conventions sont des formes de coordination qui répondent à des situations d’incertitude radicale, fournissant des repères cognitifs et normatifs, sans bloquer les comportements de façon déterministe, marquées par la pluralité et l’arbitraire dans leur émergence en lien avec leur absence d’optimalité et qui sont propres au collectif où on les observe et où elles se maintiennent du fait même de leur réussite à assurer la coordination.

Toutefois, une insatisfaction subsiste dans notre analyse dont témoignent les renvois à des développements ultérieurs dont est émaillé ce chapitre. Nous avons dû remettre à plus tard l’explicitation de quelques uns des éléments rencontrés au cours de notre analyse, ceux qui après réflexion, sont tous relatifs à la dimension politique de la relation d’autorité. C’est le cas lorsque nous avons envisagé un sens d’arbitraire qui renvoyait à la décision d’un “ arbitre ” indiquant quelle était la bonne interprétation de l’obéissance et du commandement. En premier lieu, nous n’avons pas assez insisté sur le fait que le détenteur de l’autorité, l’employeur dans la relation d’emploi, est justement investi de la prérogative de déterminer les “ règles du jeu ”. Cet ascendant ou cette supériorité constitue l’essence même de l’autorité et s’appuie sur la définition juridique du lien de subordination que comporte le contrat de travail. Nous avons rencontré la dimension politique de l’autorité à un autre endroit de notre analyse. C’est lorsque nous avons abordé la question de l’identité sociale, de l’appartenance à un collectif en vue de déterminer la représentation convenable pour l’individu et de montrer qu’il en existe plusieurs concurrentes. Les groupes sociaux auxquels s’identifient les individus sont donc déterminants pour analyser le déroulement de la coordination et en particulier, envisager les désaccords. C’est ce que nous avons tout juste évoqué à propos de la sous efficience des conventions, reliée aux conflits d’interprétation entre l’employeur et les employés. Ainsi la franchise pousse à dire que nous n’avons pas, à nos yeux, répondu de façon entièrement satisfaisante aux critiques habituelles adressées à l’EC même si nous avons montré, nous semble-t-il, que l’EC était qualifiée pour traiter de ce type de relation. Ainsi les relations entre les groupes sociaux, le rôle du droit et de la justice et plus globalement celui de l’Etat, l’existence même d’une position dominante de l’employeur sur les employés qui s’appuie sur ces dispositifs juridiques et est soumise à la critique et aux conflits... bref, tout ce qui relève de la dimension politique de la relation d’autorité n’a pas été abordée de face. Cette dimension politique renvoie en fait à la notion d’institutions que l’EC est accusée de négliger par les auteurs se situant eux-mêmes dans une mouvance institutionnaliste. Dans un article où il se prononce « pour un programme de recherche institutionnaliste », F. EYMARD-DUVERNAY [ 2002, p. 326 ] indique ainsi qu’« il importe en premier lieu de réanimer la dimension politique de l’analyse économique ». Son souhait quant à l’orientation de ce programme est qu’il « [ tende ] à “ encastrer ” plus nettement les fonctions économiques dans le politique, niveau auquel sont discutés et mis en œuvre les principes qui fondent le bien commun et constituent la Cité. » [ ibid, p. 330 ]. Il ajoute de manière claire que « l’Etat a ainsi une position surplombante, les transactions économiques ne pouvant s’abstraire de cette dimension politique dont le droit constitue le fondement » [ ibid ].

Ces critiques ont un fondement et ce n’est pas une coïncidence si l’EC s’oriente aujourd’hui vers une prise en compte de ces institutions plus directement qu’elle ne l’a fait. La déclaration des “ pères fondateurs ” effectuée en préambule du colloque de décembre 2003, justement intitulé « conventions et institutions », constitue une remise à jour du programme conventionnaliste qui relève clairement de cette nouvelle orientation. H. DEFALVARD [ 2002 ] a recensé précisément les nouvelles préoccupations des auteurs conventionnalistes qui témoignent de ce rapprochement avec les courants institutionnalistes. Il en vient à distinguer « le niveau micro-institutionnel où les actions individuelles opèrent dans un contexte institutionnel donné » et « le niveau macro-institutionnel où les actions individuelles produisent des institutions ». L’introduction des conventions dans l’exercice de l’autorité telle que nous l’avons réalisée dans ce chapitre, procède du niveau micro-institutionnel, puisque l’on sous-entendait l’existence d’une relation d’autorité. Il nous faut dans le chapitre suivant passer à un niveau macro-institutionnel et nous intéresser aux fondements de ce type de relation, ce qui passe par une relecture conventionnaliste de la dimension politique de l’autorité.