Notre point de départ est constitué par les réflexions de H. ARENDT dans « La crise de la culture » [ 1972 ] ( 1954 ) et de sa définition du type de relation dans lequel est présente l’autorité reposant sur le fait que « supérieur et subordonné ont en commun la hiérarchie dont chacun reconnaît la justesse et la légitimité et où tous les deux ont d’avance leur place fixée. » [ p. 123 ]. La structure hiérarchique est donc fondamentale pour H. ARENDT car « ce qui rend possibles ces exemples [ de relation d’autorité ], c’est l’inégalité naturelle qui règne entre ceux qui commandent et ceux qui obéissent. [ ... ] C’est seulement dans ces cas d’inégalité flagrante que la domination peut s’exercer sans prise de pouvoir et sans la possession des moyens de la violence » [ p. 144 ]. Pour décrire cette structure hiérarchique, elle se réfère explicitement à l’image de la pyramide « où le siège de l’autorité se situe au sommet, d’où le pouvoir et l’autorité descendent vers la base de telle sorte que chacune des strates successives possède quelque autorité, mais moins que la strate supérieure » [ p. 130 ]. La subordination d’un individu à un autre nous semble donc le principe clé dans la relation d’autorité, plutôt que la présence de pouvoirs interindividuels. Ce principe sous-tend les caractères particuliers que présente la relation d’autorité vis-à-vis d’une relation de pouvoirs. Il s’inscrit d’abord nécessairement dans un ordre collectif, que celui-ci existe au sein d’une organisation aux contours bien délimités ou d’un collectif plus informel 184 . La définition de rangs inégaux ne s’entend que dans un espace plus large que celui des relations interindividuelles, ce qui exclut que la subordination puisse s’envisager au seul niveau bilatéral. La description de ce niveau de relations entre un subordonné et son supérieur nécessite de se référer à l’ensemble de la construction hiérarchique dans laquelle ils s’inscrivent en tant qu’élément inséparable. Cela ne signifie pas qu’il y ait nécessairement un organigramme formel ou des statuts explicites qui spécifient les différents niveaux hiérarchiques, même si c’est souvent le cas. Mais, même Robinson et Vendredi isolés sur leur île peuvent avoir des relations qui vont au-delà des rapports de pouvoirs au sens de contrainte coercitive. Derrière la docilité de Vendredi et son obéissance à Robinson, on peut reconnaître une relation de « serviteur » à « maître » qui ne se comprend que par l’inégalité du premier par rapport au second, inégalité “ naturelle ” dans le contexte culturel dans lequel écrit l’auteur. On retrouve cet « ordre autoritaire qui est toujours hiérarchique » dont parle H. ARENDT [ ibid, p. 123 ]. Cela nécessite que les deux personnages se représentent leurs situations respectives dans ce cadre hiérarchique. Comme l’écrit P. DOCKES [ op. cit., p. 18 ], « la société était déjà là, à l’avance, dans la tête de Vendredi et Robinson, pour que l’autorité puisse s’exercer d’emblée ».
Le second élément que nous voulons associer à la subordination réside dans l’existence de comportements que nous avons qualifiés précédemment de partiellement inintentionnels. H. SIMON [ 1983 ] ( 1947 ) décrit très clairement cette caractéristique de la relation d’autorité en parlant de l’obéissance, à propos d’un soldat ; « il se fixe lui-même comme règle de subordonner ses choix aux ordres reçus » [ p. 111 ]. Autrement dit, le subordonné intègre dans ses choix comportementaux les prémisses décisionnelles de son supérieur. Cela signifie qu’ « il suspend ses facultés critiques et s’en tient à un critère formel ; l’ordre ou le signal qu’il recevra déterminera ses choix » [ p. 112 ] 185 . H. SIMON déploie les conséquences de ce principe d’autorité en affirmant plus loin qu’ « il est tout autant possible que l’obéissance précède l’ordre - le subordonné peut se demander - et on attend de lui qu’il le fasse ; “ comment mon supérieur souhaiterait-il que je me comporte en de telles circonstances ? ” » [ p. 115 ]. Ainsi la subordination dans le cadre d’un ordre hiérarchique correspond-elle à une sujétion de l’individu en position inférieure aux objectifs de l’individu en position supérieure, que ces objectifs soient exprimés sous formes d’ordres personnels, de règles ou même en l’absence de leur expression explicite. Cette « renonciation à la liberté de choix » [ p. 113 ] n’est pas de l’ordre de l’obéissance automatique car elle suppose la reconnaissance de cette subordination qui met en jeu la légitimité de la hiérarchie elle-même 186 . Cependant, même en cas de désaccord, ce principe de subordination décisionnelle aboutit à imposer “ d’autorité ” le choix du supérieur, ce qui peut nécessiter parfois de recourir à un “ arbitre ” au-dessus des personnes impliquées et donc de remonter plus haut dans la hiérarchie. H. SIMON explique que « c’est le “ droit au dernier mot ” auquel on fait généralement allusion en parlant de “ structure hiérarchique ” dans une organisation administrative » [ p. 115 ].
Il nous semble que cette mise en avant du principe de subordination, à savoir l’inscription dans un collectif hiérarchisé et la suspension de l’autonomie décisionnelle ou tout au moins, son assujettissement à des prémisses supérieures, est le seul angle d’approche qui fournisse un éclairage heuristique sur certains faits stylisés inexplicables autrement, en particulier ceux que les travaux, aujourd’hui largement ignorés, de S. MILGRAM, ont contribué à faire ressortir. La situation expérimentale que ce psychosociologue a mise en place et dont il a rendu compte dans son ouvrage de 1974, « Soumission à l’autorité », consistait à faire exécuter par des volontaires recrutés par petites annonces des ordres donnés par un scientifique dans le cadre d’une soi-disant expérience sur le rôle des sanctions dans l’apprentissage. On sait que le dispositif d’envoyer des décharges électriques d’intensité variable à un pseudo sujet d’étude, complice de l’expérimentation, était destiné en fait à tester l’obéissance dont feraient preuve les volontaires et jusqu'à quel seuil d’intensité électrique ils étaient prêts à docilement exécuter les ordres. Les résultats, tout à fait stupéfiants puisque 65 % des volontaires administraient un choc d’intensité maximale, alors qu’il était indiqué que ce choc était dangereux, et ce trois fois de suite, ont montré que ce niveau de docilité est très élevé 187 . Un tel constat ne peut s’expliquer par des arguments classiques en termes de pouvoirs, puisque la dépendance des volontaires de l’expérience vis-à-vis des expérimentateurs n’était pas suffisante pour fonder leur obéissance. Ce n’est ni la peur du renvoi, ni celle des sanctions que pouvait entraîner leur désobéissance qui explique que la plupart aient accepté d’obéir de manière très poussée. On doit faire intervenir cette dimension de la subordination pour éclairer cette docilité. Le dispositif aboutissait bien à former un ordre hiérarchique qui allait au-delà de la relation contractuelle entre le recruté et le recruteur. L’inscription de l’expérience dans un lieu de savoir, l’université, la reconnaissance du statut de scientifique du donneur d’ordres, qu’indiquaient sa tenue et ses propos fermes selon lesquels « l’expérience exige que vous continuiez », tout ceci contribuait à donner aux volontaires le sentiment de n’être qu’une pièce en position d’infériorité au sein d’un ensemble d’individus ordonnés selon un critère de connaissances scientifiques, dans lequel le “ savant ” se plaçait assurément au-dessus d’eux. Les volontaires dans ce cadre hiérarchique s’interdisaient bien de juger les décisions du supérieur, l’ “ autorité scientifique ”, en exécutant docilement les ordres, même si un certain nombre protestaient contre la dangerosité des chocs électriques qu’ils étaient censés administrer au sujet d’étude. Cette suspension du jugement critique est bien caractéristique de la subordination puisque les résultats ont été tout à fait différents lorsque les volontaires n’étaient pas en présence d’un supposé scientifique mais en présence d’une personne ordinaire. Derrière cette différence de comportement, on retrouve l’impératif de légitimation de la subordination sur lequel il nous faudra revenir.
B. DUBRION [ 2003, p.143 ] remarque que H. SIMON fait reposer la relation d’autorité sur « deux grandes catégories de raisons [ ... ] ; des raisons institutionnelles ou sociales d’une part, des raisons beaucoup plus spécifiques liées à l’existence de sanctions d’autre part ». Il note par ailleurs que si le premier type de raisons semble les plus importantes pour H. SIMON, « il s’étend peu sur le sujet considérant que l’étude de ces facteurs institutionnels ou sociaux est du ressort de la sociologie et de la psychologie sociale » [ ibid ]. Ce sont ces facteurs que nous voudrions intégrer maintenant en tant que « convention de subordination » à l’analyse économique.
Ce principe se retrouve au sein de ce que M. WEBER appelle un « groupement [ au sein duquel ] le maintien de l’ordre est garanti par le comportement de personnes déterminées » [ op. cit., p. 88 ], mais qui ne comporte qu’éventuellement une « direction administrative ».
Ce trait se retrouve initialement chez M. WEBER dans sa théorie de la domination; « L’ “ obéissance ” signifie que l’action de celui qui obéit se déroule, en substance, comme s’il avait fait du contenu de l’ordre la maxime de sa conduite, et cela simplement de par le rapport formel d’obéissance, sans considérer la valeur ou la non-valeur de l’ordre » [ 1971, p. 288 ].
C’est ce que sous-tend l’étymologie du mot “ obéissance ” qui est aussi à l’origine d’ “ obédience ”. Obœdire en latin signifie “ prêter l’oreille ” aux propos de quelqu’un, l’ “ écouter ”. On retrouve encore ce sens dans des emplois de ce dernier verbe qui l’assimilent à obéir, comme quand on dit à un enfant ; « tu ne m’écoutes pas »...
S. MILGRAM fait une analogie avec l’organisation de la « solution finale » par les nazis qui a fait participer à cette œuvre barbare des gens ordinaires en les intégrant dans une structure hiérarchique où était mise en œuvre l’autorité. H. ARENDT a fait le même constat, ainsi que C. BETTELHEIM.