Loin de considérer les désaccords comme des accidents dans les relations interindividuelles, des défauts dans la coordination, il faut au contraire les considérer comme des moments naturels, voire obligés, de l’exercice de l’autorité au sein d’un ordre hiérarchique. De ce point de vue, la validité de l’EC réside dans cette normalisation du désaccord, contrairement à la théorie orthodoxe qui en fait un phénomène anormal, pathologique, toujours en conséquence de cette vision selon laquelle l’accord est assimilable à un équilibre, équilibre atteint automatiquement grâce aux mécanismes de régulation engendrés par les comportements individuels. Cela ne signifie pas que la survenue des désaccords soit sans conséquences et soit neutre quant aux résultats de la coordination. Mais c’est au niveau de leur règlement et, en particulier, de la reconnaissance du bien-fondé de la clôture du désaccord, que l’on peut faire porter leur incidence sur ces résultats ( cf infra ).
Cette normalité des désaccords est particulièrement flagrante dans le cours d’une relation hiérarchique d’autorité dont on se rend compte, par sa propre expérience ou par une observation même superficielle, qu’elle est visiblement loin d’être sans heurts. Nous envisagerons les rapports qu’entretiennent ces désaccords avec l’exercice de l’autorité à deux niveaux, en reprenant une distinction empruntée à J. SEARLE [ 1998 ] ; tout d’abord, au niveau du fondement même de l’ordre hiérarchique et des comportements de commandement et d’obéissance qu’il implique, c'est-à-dire de sa « convention constitutive ». Ensuite, au niveau de son fonctionnement concret, des régularités que l’on peut observer, c'est-à-dire de ses « conventions régulatives ».
La survenue des désaccords dans l’exercice de l’autorité est d’abord l’occasion de réaffirmer le fondement de l’ordre hiérarchique et ce qui constitue le cœur de l’autorité, à savoir la prééminence des objectifs du supérieur sur ceux des subordonnés. Les moments où surgissent les désaccords entre un supérieur et un subordonné mettent en exergue le pouvoir décisionnel du premier qui s’exerce sur le second, ce qu’H. SIMON [ 1983 ] appelle le « droit au dernier mot », c'est-à-dire le fait que « quand il y a désaccord [ ... ] il revient à l’autorité [ ... ] de trancher » [ p. 115 ]. Cette reconnaissance de la “ supériorité ” des décisions prises, justement, par les supérieurs hiérarchiques est confirmée par leur position d’arbitre dans le règlement des désaccords. En premier lieu dans les désaccords qui les opposent directement à leurs subordonnés, ce qui résulte de la définition même des prérogatives hiérarchiques. Mais on fait aussi appel au niveau supérieur de la hiérarchie afin de dénouer le différend qui oppose deux salariés de même rang, ou entre lesquels il existe peu de différence hiérarchique. Plus l’écart de niveau hiérarchique est grand, plus les décisions prises pour clore un désaccord auront du poids. Dire qu’une personne a de “ l’autorité ”, c’est reconnaître son influence dans le règlement des conflits interpersonnels, le fait que sa parole a le pouvoir de faire cesser la dispute. La détention de l’autorité inclut le pouvoir d’arbitrage que l’on doit cependant relier à un impératif de légitimité de l’ordre hiérarchique. C’est parce que le supérieur a une action qui accroît le bien commun et que sa responsabilité est largement impliquée dans les conséquences de ses décisions, ce qui lui confère sa « grandeur » plus importante que les subordonnés, qu’il est en position d’arbitrer les désaccords. La reconnaissance de cette supériorité, et de l’autorité qui lui est associée, n’est jamais aussi éclatante que lorsque celle-ci est contestée ou lorsqu’on fait appel à elle pour dire qui “ a raison ”.
Cette position d’arbitre est d’autant plus importante que, nous l’avons vu, l’autorité a une caractéristique d’auto-référentialité provenant du cadre réflexif dans lequel elle s’exerce. C’est en tenant compte de cet aspect que l’on peut comprendre l’importance du règlement hiérarchique des désaccords - en particulier la réaction d’un supérieur face à ce qu’il considère comme un acte d’insubordination de la part d’un subordonné - qui pourraient aboutir à remettre en cause toute l’institution. L’émergence de comportements contestant l’ordre hiérarchique peut déboucher sur un mécanisme de contagion qu’A. ORLEAN [ 2002, p. 16‑17 ] décrit dans un tout autre domaine, celui des marchés financiers, en reprenant la thèse des « cascades informationnelles ». Comme la méfiance qui s’insinue quant au niveau surévalué des cours boursiers peut, à la première mauvaise nouvelle, précipiter un krach boursier, les doutes sur le fondement de l’autorité peuvent renverser tout l’ordre hiérarchique si la validité de cette autorité est déstabilisée par un comportement ouvertement frondeur. On peut ainsi comprendre les sanctions prises “ pour l’exemple ”, “ par principe ”. Les conflits sont donc une occasion pour réaffirmer la prééminence du supérieur et pour faire tenir la convention constitutive qui institue l’autorité.
Les désaccords sont aussi des moments où l’exercice de l’autorité est régulé, où des interrogations quant à sa mise en œuvre sont levées. Les réponses qui sont apportées aux questions débattues permettent de remédier aux imprécisions quant aux contours de l’autorité, imprécisions quant à son accomplissement, aux limites et aux voies hiérarchiques 228 , dont nous avons vu qu’elles sont irréductibles et qu’elles sont la trace de la présence de conventions dans l’exercice de l’autorité. Le règlement des désaccords portant sur l’attitude conforme, que ce soit d’obéissance ou de commandement, va imposer des solutions conventionnelles qui stabiliseront l’ordre hiérarchique. Il créera des précédents qui constitueront des « points focaux » pour les situations similaires.
De manière plus générale, les conventions qui encadrent l’exercice de l’autorité sont révélées, s’explicitent lors de la survenue des désaccords. Les justifications qui sont apportées aux points de vue des protagonistes éclairent les repères cognitifs et normatifs qui sont derrière leurs attitudes. Les désajustements mettent en lumière les différences de points de vue, qu’il s’agisse de quiproquos ou de désaccords plus profonds, qui en sont à l’origine. Cette explicitation est rendue nécessaire dans le compte rendu de la situation et dans les débats qui surviennent afin de “ vider la querelle ”. La présentation de la situation est d’ailleurs fortement dépendante de l’interprétation qui en est faite, à partir de clés de lecture propres à chaque protagoniste. C’est au moment où les individus rendent compte de la situation que ces clés de lecture sont révélées. Les épreuves mises en place pour tester la sincérité des discours et la véracité des faits permettent également une “ objectivation ” des conventions à l’œuvre. C’est particulièrement le cas lorsque les désaccords prennent un tour judiciaire où la demande de justification est très forte et prend des formes légales précises.
Ainsi les désaccords sont des moments privilégiés d’exercice de l’autorité et de confirmation de la hiérarchie. Cela ne signifie pas que les désaccords aient toujours pour effet de stabiliser l’ordre hiérarchique et de consolider l’autorité Il se peut aussi qu’ils dégénèrent et mettent en jeu toute l’institution comme nous le verrons plus loin. Ils sont aussi le moment où les pratiques et les valeurs doivent être éclaircies et ressortent au plein jour dans les justifications apportées par les protagonistes. Les désaccords viennent alors stabiliser les formes de commandement et d’obéissance en explicitant et en objectivant les conventions qui les fondent et les régulent. Mais là encore, il faudra introduire une possibilité de mutations, d’évolution qui place les désaccords au cœur de la dynamique de l’ordre hiérarchique.
C'est-à-dire le flou des réponses aux questions énoncées auparavant ; qu’est-ce qu’obéir-commander ? jusqu’où obéir-commander ? et à qui obéir-commander ?