1°) Donner une place particulière à la justification marchande dans les relations de travail :

a) L’association embarrassante du pouvoir et de la marchandisation :

La conclusion de la peinture que nous avons réalisée des mutations du commandement dans la relation de travail aboutit effectivement à un constat quelque peu perturbant dans le cadre conventionnaliste adopté. Le constat de la désinstitutionnalisation de l’autorité, sous la forme paradigmatique qu’elle avait prise historiquement, rencontre un autre constat, celui de la marchandisation de la relation de travail. Ce dernier aspect semble être l’arrière-fond de la « crise de l’autorité » dont nous pensons, effectivement, qu’elle synthétise les mutations en cours au sein des organisations productives. De ce point de vue, le monde du travail est aussi concerné par ce phénomène, contrairement aux commentaires erronés que l’on avait évoqués en introduction, dont l’erreur provient précisément de l’absence de distinction entre l’autorité et le pouvoir. Ce que nous pensons avoir montré, ce sont les liens serrés entre l’exacerbation des rapports de pouvoirs et la diffusion d’une logique marchande que l’on retrouve à plusieurs endroits : au niveau externe, dans les formes juridiques qui évoluent dans le sens de la « contractualisation », et au niveau interne, dans les dispositifs de gestion mises en place au sein des organisations productives qui sont centrés sur les « incitations ». Cette association est en filiation directe avec la thèse polanyienne, que nous avons beaucoup sollicitée. Effectivement dans la « Grande Transformation », K. POLANYI [ op. cit. ] développe longuement l’idée que le libéralisme constitue une rupture avec l’ordre social antérieur du fait que la terre, la monnaie et le travail y sont considérés comme des « marchandises fictives ». La « société de marché » qui en est issue est une société inhumaine, du fait même de cette marchandisation. Le « marché autorégulateur », lorsqu’il est appliqué au travail, à la terre et à la monnaie, devient la « fabrique du diable » selon la formule forte de K. POLANYI. L’effet destructeur qui en résulte est lié au fait que ce ne sont pas des « marchandises authentiques », car ces trois éléments ne souscrivent pas au « postulat selon lequel tout ce qui est acheté et vendu doit avoir été produit pour la vente » [ ibid, p. 107 ]. L’interrogation que nous avons en tête porte donc sur la façon dont la thèse Polanyienne peut s’intégrer au cadre conventionnaliste et, en particulier, au modèle des économies de la Grandeur de L. BOLTANSKI et L. THEVENOT [ op. cit. ].

Le phénomène de la marchandisation reçoit une interprétation évidente dans ce modèle consistant à le mettre en rapport avec la Cité marchande, dont on pourrait dire alors qu’elle tend à investir le champ des relations de travail. Mais, nous allons voir que l’on bute sur quelques difficultés pour rendre compte, dans ce cadre analytique, des liens entre ce phénomène et les évolutions vers des rapports de pouvoir plus présents dans les relations de travail. A priori, la Cité marchande fournit des justifications tout à fait légitimes à des rapports sociaux fondés sur la recherche de son intérêt personnel par l’échange. C’est d’ailleurs à partir de la forme de justice qui s’instaure entre les échangistes au sein du marché que L. BOLTANSKI et L. THEVENOT décrivent le modèle des économies de la Grandeur et ses axiomes. C’est donc un mode de justification des actions humaines qui est, pour ces auteurs, tout à fait similaire - voire même idéal-typique -, quant à sa configuration générale, aux autres modes de justification fondés par les autres Cités. L’existence d’une justice marchande n’est toutefois pas incompatible avec l’existence de rapports de pouvoir, c'est-à-dire de relations dans lesquelles une personne a le pouvoir de faire agir une autre, sans que celle-ci en reconnaisse la légitimité. Le modèle des économies de la Grandeur décrit des grammaires de justification, bâties sur des principes faisant consensus, ce qui ne signifie pas que le consensus règne forcément. Il ne faut évidemment pas retomber dans une interprétation erronée consistant à soutenir que l’existence de cités évacue la possibilité de tout désaccord entre les êtres. Ainsi la diffusion de cette justification pourrait aller de pair avec un sentiment d’injustice, né des critiques adressées par les travailleurs, qu’elles soient d’origine interne, c'est-à-dire s’appuyant sur les principes de la Cité marchande, ou d’origine externe, c'est-à-dire fondées sur les principes d’autres Cités. La substitution de rapports de pouvoir à des relations d’autorité proviendrait, selon cette vue, d’un désajustement sur l’agencement de la relation de travail qui amènerait à délégitimer les pouvoirs de l’employeur. Mais, cette présentation nous semble insuffisante pour surmonter l’obstacle décelé pour deux raisons : d’une part on ne saurait pas trop dire pourquoi le passage à ce mode de justification, a priori, aurait moins fourni l’occasion de créer des relations vécues comme justes et d’autre part, elle mésestime le lien entre marchandisation et rapports de pouvoir que l’analyse de K. POLANYI, à laquelle nous nous rattachons, tend à montrer qu’il est indissoluble.

Une autre approche de ce lien consisterait à considérer que l’absence de légitimité du pouvoir dans le cadre marchand provient d’une incompatibilité de ce mode de justification avec la sphère des relations de travail. Cette présentation a le mérite de mieux s’accorder avec la thèse de K. POLANYI en renvoyant au constat de cet auteur selon lequel le travail n’est pas une marchandise, mais qu’il « n’est que l’autre nom de l’activité économique qui accompagne la vie elle-même » [ ibid ]. Cela signifierait que la Cité marchande ne peut pas être mobilisée comme justification légitime des rapports entre échangistes lorsque l’échange porte sur l’homme lui-même. On voit de façon assez immédiate que l’axiome d’humanité qui « pose une forme d’équivalence fondamentale entre [ les membres de la cité ] qui appartiennent tous au même titre à l’humanité » [ ibid, p. 96 ], peut être en porte-à-faux avec le fait que le travail de l’homme soit vendu comme une marchandise. L. BOLTANSKI et L.THEVENOT reconnaissent d’ailleurs que « la première exigence de commune humanité ( a1 ), qui permet d’identifier les êtres humains, est fondamentale dans l’économie politique puisqu’elle sert à distinguer les personne des biens extérieurs qu’elles concourent à s’approprier : dans la cité, les personne ne peuvent pas être échangées comme des biens » [ ibid, p. 102, souligné par nous ]. La marchandisation de la relation de travail, consistant précisément à transformer le travail - et le travailleur -, en marchandise, aboutirait, de ce fait, à une impossibilité par nature de légitimer le pouvoir de l’employeur, le commerce du travail humain créant une catégorie d’« hommes inférieurs ».

Mais, cette prise en compte des pouvoirs de marché dans le modèle des économies de la Grandeur nous semble peu pertinente, compte tenu de la restriction exorbitante du domaine de validité de la Cité marchande qu’elle entraîne. Or, il ne faut pas l’oublier, les cités ont été reconstituées par L. BOLTANSKI et L. THEVENOT à partir des discours philosophiques tels qu’ils ressortaient de « textes canoniques », ce qui implique donc qu’il faille d’abord s’intéresser à l’argumentaire de ces discours. Ce faisant, il faut reconnaître que les auteurs de l’économie politique, A. SMITH en tête, sont très loin de souscrire à cette limitation de la validité de leur présentation du marché comme fondement de relations sociales fondées sur un principe de justice. Au contraire, les mécanismes marchands impliqués dans la détermination de la valeur du travail aboutissent bien à instaurer une justice dans cet échange. Le principe de la rémunération des facteurs de production suivant leur productivité marginale, si l’on suit la présentation néo-classique, est bien simultanément, un principe d’efficience et de justice. Il me semble que l’on ne conserve plus la cohérence du modèle des économies de la grandeur en déniant à la Cité marchande la faculté de justifier des relations du travail marchandes, c'est-à-dire en lui déniant toute validité dans un domaine prééminent des relations sociales. Autrement dit, vendre et acheter le travail des hommes peut trouver une justification en référence à l’argumentation déployée au sein de la Cité marchande. C’est la justice établie au sein de cette cité qui a, selon nous, une configuration assez spécifique pour qu’on soit amené à la considérer à part vis-à-vis des autres modes de justification.