b) L’articulation spécifique de la « Cité marchande » avec la distinction entre autorité et pouvoir :

L. BOLTANSKI et L. THEVENOT sont très conscients d’aborder de façon polémique la question de la justice en fondant un modèle de construction politique fournissant des justifications légitimes aux agents qui s’en saisissent, précisément à partir de l’échange marchand. « Proposer de se servir de l’économie politique pour illustrer le modèle de cité que nous venons de présenter peut sembler hasardeux à plus d’un titre » [ ibid, p. 102 ], écrivent-ils. Ils évoquent, pour s’en démarquer, les multiples thèses qui dénient à l’échange marchand la propriété de créer du lien social, et encore plus de le faire en rapport avec un « bien commun ». La cité marchande serait donc une construction politique “ comme une autre ”, souscrivant aux mêmes six axiomes énumérés par les auteurs. Toutefois, il nous semble qu’il faille bien reconnaître que les relations sociales basées sur l’échange marchand ont une dimension historique très singulière que la place accordée à la cité marchande ne tend pas à faire ressortir. L. DUMONT est un des auteurs dont les travaux nous ont montré, précisément, la singularité de l’économie politique - ou de l’« idéologie économique » selon son expression -, en la rattachant à la modernité. L’individualisme que sous-tend la pensée économique, est bien la marque des sociétés modernes et ce qui permet de les distinguer des sociétés traditionnelles marquées, au contraire, par le holisme. En banalisant la philosophie politique fondée sur l’idée du marché, le modèle des économies de la Grandeur affadit ce caractère historique et révolutionnaire de nos sociétés.

Cet ensemble de remarques nous semble validés par les conclusions que nous pouvons tirer à l’issue de notre recherche. La distinction entre autorité et pouvoir renvoie à cet antagonisme entre sociétés traditionnelles et sociétés modernes, ce qu’évidemment on retrouve au cœur des travaux de L. DUMONT. En suivant ce point de vue, il nous semble que l’articulation de cette distinction avec le modèle des économies de la Grandeur, pour être réalisable, passe par l’affirmation d’un double principe. En premier lieu, il faut concevoir cette distinction entre autorité et pouvoir de façon transversale aux différentes cités. Cela signifie que l’institutionnalisation des rapports de pouvoir peut s’observer dans des termes divers, renvoyant aux différentes cités - hormis la cité marchande, nous le verrons -, et donc, que les ordres hiérarchiques s’accordent avec ces différents « ordres de grandeur » désignés par L. BOLTANSKI et L. THEVENOT ainsi que L. BOLTANSKI et E. CHIAPPELLO [ op. cit. ]. Chaque cité est un espace politique au sein duquel peut s’effectuer la transformation, selon des degrés variables, des rapports de pouvoir en relations d’autorité légitime. Cela implique aussi que l’on ne puisse pas associer l’autorité à une seule de ces cités. C’est un premier point à préciser dans le modèle des économies de la Grandeur dont la présentation par L. BOLTANSKI et L. THEVENOT pourrait laisser croire que l’autorité est un mode de coordination propre à la cité domestique. Certes, ces auteurs s’éloignent de cette position aussi caricaturale en envisageant l’exercice de l’autorité au sein d’autres cités. Ils remarquent que, dans la Cité civique, « être représentatif donne autorité dans l’organisation » [ ibid, p. 232, souligné par les auteurs ] ou encore que « l’“ autorité ” [ peut ] qualifier la relation du père à ses enfants ( domestique ) ou, dans un monde industriel, la relation du supérieur à ses subordonnés » [ ibid, p. 340 ]. La première proposition que nous faisons est donc de considérer que les différentes cités ‑ hormis la cité marchande, encore une fois -, sont traversées par la distinction entre autorité et pouvoir. Autrement dit, elles peuvent fournir des justifications valides - susceptibles par là même d’être contestées -, à la création d’ordres hiérarchiques au sein desquels l’autorité prend place.

En second lieu, la cité marchande doit être mise à part en considérant qu’elle ne peut pas fournir la base à la légitimation de relations d’autorité au sein d’un ordre hiérarchique, autrement dit qu’elle fait basculer, par essence, les relations du côté des pouvoirs. Ce qui nous semble accréditer cette incompatibilité est le fait que le type d’action que les rapports de pouvoir impliquent rejoint exactement celui que la cité marchande suppose. Nous avons présenté ce point en parlant d’intentionnalité infinie. Or, c’est bien le trait caractéristique de l’homo economicus que décrit la théorie économique à la base de la philosophie de la cité marchande, mais aussi la caractéristique des moyens par lesquels un individu fait agir un autre dans le cadre de rapports de pouvoir. Autrement dit, que ce soit face aux marchés ou face aux pouvoirs, l’individu est censé choisir ses actions en fonction de ses préférences et de son utilité, c'est-à-dire en étant autonome et calculateur. Cette homologie, cependant, est difficilement compatible avec la définition de pouvoirs comme étant des moyens de faire agir les autres sans nécessité de se justifier et donc, avec la distinction entre l’autorité et le pouvoir assise sur la notion de légitimité. La cité marchande est bien le support de justification à des actes qui, par définition, ne sont pas soumis à l’exigence de justification. Cette aporie n’est qu’apparente puisqu’elle est résolue par le simple fait de voir que, ce qui est justifié dans la cité marchande, c’est le « pouvoir d’achat », qui n’est en fait pas vraiment un pouvoir, si l’on reprend les termes de la définition canonique de R. DAHL. P. DOCKES l’énonce clairement lorsqu’il s’interroge sur « les types de moyens don dispose A pour obtenir une action de B ? » [ ibid, p. 22 ], il répond qu’« une première façon consiste à lui proposer quelque chose en échange. Il est amené à choisir de faire ou de livrer quelque chose, librement, après délibération, en espérant obtenir un certain gain à l’échange. On aboutit à un “ pouvoir d’achat ”, un pouvoir par l’échange, plutôt qu’à un pouvoir stricto sensu » [ ibid, souligné par l’auteur ].

Il s’agit d’une des modalités extrêmes entre lesquelles l’autorité se situe, entre la persuasion ‑ ce à quoi aboutit la « délibération » qui précède l’échange -, et la coercition par la violence. H. ARENDT [ op. cit. ], on l’a vu, insiste sur le fait que l’autorité se situe dans cet entre-deux. Ainsi la cité marchande est le cadre de relations sans pouvoir - mis à part ce pouvoir dénaturé qu’est le pouvoir d’achat -, ni autorité - puisqu’il n’y a pas subordination de sa volonté à celle d’un autre. Il s’agit d’une véritable utopie, transportée dans une réalité bien différente, celle du capitalisme.