2°) Eclairer les enjeux des mutations actuelles :

Effectivement, le premier enseignement de l’approche conventionnaliste, enrichie par les développements récents ouvrant un perspective institutionnaliste, est de placer au cœur de la question économique de l’efficience les questions normatives de justice. Contre le leurre de la séparation du social et de l’économique - leurre qui est constitutif des représentations de l’économie comme science -, il faut réintégrer le débat politique dans la sphère de l’activité économique. Cela s’effectue, au sein de l’EC, par le biais de la coordination mobilisant des repères cognitifs et normatifs que l’on a désignés par le terme de « conventions ».

Ce rappel de l’ambition programmatique de l’EC remet en perspective la lecture que nous avons faite des mutations contemporaines des relations de travail. Lorsque nous avons modélisé dans le cadre conventionnaliste la relation d’autorité, nous avons fait apparaître des conventions d’autorité, qu’elles soient régulatives ou constitutives, qui fournissent des ressources à la coordination. La prise en compte de ces conventions a amené à montrer que l’apprentissage de ces conventions est un élément important de l’efficience économique. De même que l’explicitation de ces conventions, ce que l’expression des désaccords et leur règlement permettent de réaliser. C’est à ce premier niveau que les mutations des relations de travail dans le sens de la marchandisation et des rapports de pouvoir sont néfastes à l’efficience productive. Le passage au temps court et l’absence de débats que signifie l’exercice de pouvoirs sans légitimité sont antinomiques avec ces conditions à la réussite de la coordination. On retombe sur l’absence de « voice » que signifie le recours à une justice marchande.

C’est à un autre niveau que les effets néfastes de ce basculement de l’autorité vers le pouvoir se font également sentir. La reconnaissance du principe de l’autorité, qui provient de l’institution de sa légitimité à travers le modèle de la cité, oriente vers un niveau de coopération favorable à l’efficience. Cela ne signifie évidemment pas une optimalité de la coordination, mais que les choix réalisés au sein de l’ordre hiérarchique seront accompagnés de comportements conformes assez généraux. De ce point de vue, l’axiome de bien commun est un élément décisif de cette coopération effectuée dans un cadre subordonné. Le glissement vers des rapports de pouvoir fait apparaître des défauts de coopération dans la relation d'emploi qui sont, précisément, ceux que les théories des contrats envisagent. La diffusion de comportements opportunistes et l’accroissement du contrôle qu’elle implique n’est pas sans coûts évidemment...

C’est à un niveau macro-social, également, que l’on doit envisager les pertes d’efficience que les transformations actuelles entraînent. Le modèle d’évaluation des travailleurs fondé sur la logique des compétences en est un facteur déterminant. En l’état, le modèle des compétences instaure un ensemble d’inégalités peu cohérentes, instables dans le temps et contingentes aux circonstances dans lesquelles le travailleur effectue son activité, inégalités qui, de surcroît, sont auto-renforçantes comme nous l’avons déjà noté. Ce sont tous ces caractères du modèle des compétences qui font que cette valorisation crée un sentiment d’injustice et d’arbitraire et la rendent, par conséquent, illégitime. F. EYMARD-DUVERNAY fait bien ressortir que « la croissance repose sur des compromis stabilisés : accords sur les principes de bien commun qui gouvernent la distribution de ressources et sur les principes de justice qui fixent les inégalités légitimes » [ 2006, p. 85 ]. Il ajoute que « la situation actuelle de déconstruction des conventions légitimes entrave ainsi la croissance » [ ibid ]. C’est pourquoi l’on peut penser qu’en instaurant un cadre institutionnel à l’évaluation, dans le cadre des nouvelles conditions d’emploi, c’est la légitimité de l’évaluation qui serait renforcée et le sentiment de justice, base à l’instauration d’un ordre hiérarchique légitime - même s’il ne s’inscrit plus au sein des organisations productives mais leur est extérieur -, au sein duquel des relations d’autorité peuvent s’établir.

Mais, ce n’est pas seulement en lien avec le niveau de coopération et d’efficience du cadre au sein duquel le travail est effectué que l’on peut déceler des enjeux dans les mutations actuelles. C’est au niveau proprement politique, en termes de choix de ce cadre, qu’apparaissent des questions fondamentales. On pourrait s’étonner d’une telle sortie hors du domaine réservé, a priori, à l’analyse économique. Mais, l’économiste ne doit pas s’interdire de porter un jugement normatif sur l’objet de son étude, puisque cet objet est porteur d’une telle normativité. A l’encontre de la fausse naturalité des rapports marchands ou également des rapports de force, l’analyse économique doit rendre transparentes les normes sur lesquelles elle se base, puisqu’elle est, dans tous les cas, « imprégnée de normativité » selon la remarque de F. EYMARD-DUVERNAY [ 2006, p. 78 ]. C’est pourquoi nous nous sentons autorisés à invoquer, au bout du chemin, une visée proprement politique qui découle de l’analyse des mutations en cours et qui dénonce l’instauration de rapports de pouvoir, masqués par la justice marchande. La remarque de F. EYMARD-DUVERNAY, selon laquelle « les théoriciens des sciences sociales ne peuvent prétendre s’abstraire du débat sur la meilleure façon d’organiser la société, et en particulier l’économie, ce débat faisant partie de l’économie » [ ibid, p. 78 ], nous engage à oser de telles réflexions. Notre dénonciation porte sur deux axes très généraux.

La « liberté naturelle » qui correspond à la norme de justice que les théoriciens des marchés prônent, nous semble une norme dépréciée, basse, de la justice pour laquelle une ambition plus grande est possible. Selon la typologie réalisée par F. EYMARD-DUVERNAY [ 2004a ], l’« égalité libérale » est un objectif plus élevé et l’« égalité démocratique » encore plus élevé.. Nous pensons effectivement que l’égalité démocratique n’est pas atteinte dans les changements actuels, en particulier à deux niveaux :

_ D’une part, au niveau de la justice des inégalités, on assiste à l’amplification de la discrimination d’une partie de la population, considérée comme inemployable. F. EYMARD-DUVERNAY souligne le fait que « la période actuelle peut être caractérisée par un changement dans le registre de la qualification du travail ( « logique compétence » ) et un accroissement des inégalités ( sélection plus intense, hiérarchie sociales moins fluide ) », ce qui se traduit par « l’exclusion des moins employables et un chômage accru concentré sur les bas niveaux de la hiérarchie sociale » [ 2006, p. 82 ]. Dans le classement des principes de justice, ce même auteur ordonne trois grands principes, de la « liberté naturelle » à « l’égalité démocratique », en passant par « l’égalité libérale », allant vers une exigence croissante de justice. Ce dernier niveau de la justice « suppose une infrastructure institutionnelle garante des principes de justice » [ 2006, p. 77 ] selon F. EYMARD-DUVERNAY et c’est à la lumière de cet objectif que l’on doit aborder la nécessaire réinstitutionnalisation de l’évaluation du travail.

_ D’autre part, au niveau de la liberté, on assiste à une remise en cause des choix possibles de vie d’une partie de la société, du fait même de la proclamation de cette liberté, sans autres restrictions que celles que pose le régime libéral de responsabilités. de la liberté d’une partie de la population à l’autre. A. SUPIOT voit dans les projets de « statut professionnel » la promesse de concilier « liberté et sécurité » pour tous, de façon à rendre réellement libres les choix des individus face au travail.

La remarque de F. EYMARD-DUVERNAY selon laquelle « contrairement à ce qu’affirment nombre d’économistes libéraux, la transaction de travail n’est pas un problème politique résolu » [ 2002, p. 329 ] est plus que jamais d’actualité. Le problème politique de cette transaction doit être abordé par le biais de cette nécessaire limitation des forces économiques afin que s’instaure une relation légitime, autrement dit par le truchement de la question du glissement des pouvoirs à l’autorité. C’est le glissement inverse que nous observons aujourd'hui qui remet sur le devant de la scène cette question, ô combien politique, des relations sociales dans l’activité de travail. A. SUPIOT : « Le statut conféré au travail ne peut être réduit à un problème d’ingénierie de la ressource humaine, car il est le point nodal d’un ordre juste » [ 1998, p. 12 ]. Nous partageons cette préoccupation qu’exprime si remarquablement H. ARENDT : « Car vivre dans un domaine politique sans l’autorité, ni le savoir concomitant que la source d’autorité transcende le pouvoir et ceux qui sont au pouvoir, veut dire se trouver à nouveau confronté [ ... ] aux problèmes élémentaires du vivre-ensemble des hommes » [ 1972, p. 185 ].