Conclusion : Une « économie politique » de la relation d'emploi : 

L’autorité, telle que nous l’avons définie en tant que reconnaissance de la subordination au sein d’un ordre hiérarchique, correspond bien à un type de phénomènes que l’on peut classer parmi les « faits institutionnels ». Il n’est certes pas étonnant que les théories contractuelles soient marquées par une incapacité, plus ou moins grande, à intégrer l’autorité dans leurs analyses, si l’on se penche sur leur façon d’aborder les institutions. La TI et la TDP restent attachées à une vision des rapports sociaux centrée autour d’une unique institution, celle du marché, envisagé alors comme un accord contractuel bilatéral 403 - c’est naturellement ce qui leur vaut le qualificatif de contractuelles et ce qui fait leur différence avec la théorie « standard ». Cette vision ne laisse pas de place à des interactions dans lesquelles les individus agissent selon leur place dans une hiérarchie - le marché supposant des individus libres de leurs choix, même si les inégalités de dotations peuvent influer sur ces choix - et de façon « raisonnable » - les individus concluant des marchés selon le seul schéma de la rationalité substantive. O. FAVEREAU et C. BESSY, s’interrogeant sur l’approche des institutions par les théories économiques contemporaines, notent ainsi que dans ces nouvelles orthodoxies, « [ le marché ], plus que jamais, demeure fondamentalement supposé, en tant qu’institution unique et fondatrice, même s’il s’est quelque peu modernisé avec l’introduction d’une forme de « concurrence décentralisée » » [ 2003, p. 125 ]. Concernant la TCT, on ne peut nier qu’elle ouvre le champ à l’analyse d’autres institutions que celle du marché, la firme existant du fait même que la capacité de coordination du marché est prise en défaut avec les coûts de transaction associés à la rationalité limitée. Cependant, la firme, et la relation d’autorité en son sein, sont dénaturées par le maintien d’hypothèses de rationalité calculatrice au niveau micro-économique des actions individuelles et de sélection par l’efficience au niveau macro-économique des formes de gouvernance. Dans ce cadre, il ne reste pas de place pour une institution telle que l’autorité qui ne soit pas ramenée à des relations contractuelles guidées - de façon quasi-exclusive - par la recherche de l’intérêt individuel. Les auteurs précédemment cités ont cette formule d’une « inventivité bridée par fidélité à la tradition originelle dans l’approche en termes de coûts de transaction » [ ibid, p. 127 ]. De leur évaluation de l’intégration du concept d’institution par le corpus de la TSE, O. FAVEREAU et C. BESSY en tirent un « cahier des charges à respecter pour une théorie économique des institutions » qui comporte deux exigences ; « non seulement la part endogène doit être essentielle mais aussi la part réflexive des agents » [ ibid, p. 129, souligné par les auteurs ]. Qu’en est-il de notre approche de l’institution de l’autorité par une convention constitutive de subordination  accompagnée de conventions régulatives ?

Le fonctionnement de l’autorité, tel que nous l’avons présenté, ressort bien d’une forme de coordination endogène au collectif concerné. C’est évident pour le niveau des conventions régulatives qui fournissent des guides locaux d’usages ainsi que d’interprétation des règles d’exercice de l’autorité. Ce l’est moins pour le niveau des conventions constitutives. Mais, si l’on admet que l’institution de l’autorité passe par un schéma général qui articule l’attribution de statuts hiérarchisés entre lesquels existe un principe de subordination à des contraintes de légitimité - principalement en termes d’apport au bien commun et de responsabilité variable -, il n’y a pas d’obstacle à considérer que ce schéma est endogénéisé au sein du collectif. La preuve la plus flagrante nous est fournie par la place des désaccords qui, loin de pouvoir être considérés comme de simples accidents dans le cours normal de la coordination par l’autorité, en sont véritablement partie prenante. L’autorité par conséquent n’est pas un principe exogène qu’il suffit de mettre en pratique, mais elle est, au contraire, constamment remise en cause, réaffirmée, précisée, redéfinie, etc... c'est-à-dire en résumé, qu’elle n’est pas instituée une fois pour toutes mais constamment réinstituée. Concernant la seconde exigence, celle d’apporter une « part réflexive » prédominante dans l’analyse des institutions, nul doute que la référence à la légitimité de la hiérarchie renvoie à une référence à un bien commun, qui met en jeu la capacité de jugement des acteurs dans le cadre de croyances collectives réflexives. Là encore, la critique et les conflits sont au cœur même de cette activité réflexive des individus.

L’analyse de l’autorité dans la relation d'emploi que nous avons développée à partir des concepts conventionnalistes s’inscrit donc clairement dans cette nouvelle orientation de l’EC qui a pris récemment « un tournant institutionnaliste » consistant à « dépasser son binôme de départ, qui croisait les conventions et l’incertitude, au profit d’une analyse de la coordination des actions situées dans des espaces institutionnels » selon les termes d’H. DEFALVARD [ 2002, p. 14 ]. L’enjeu, nous semble-t-il, est de retourner à une « économie politique », en particulier de la relation d'emploi, dans un cadre - non pas holiste comme dans les branches contemporaines dérivées du marxisme, que ce soit les radicaux américains ou les régulationnistes français - mais ancré à un individualisme renouvelé 404 . F. Eymard-Duvernay soutient que « la politique de l’EC, c’est, pour aller vite, la visée d’un accord légitime entre les acteurs » [ 2001, p. 280 ]. Il semble évident que la mise en œuvre de l’autorité souscrit à une telle définition de la politique. Avec la relation d'emploi et l’autorité, on est donc bien au cœur de cette exigence de ne plus scinder en deux sphères impénétrables la question de la coordination et celle de la justice, autrement dit, l’économique et le politique.

Notes
403.

L’expression d’Okun de la « poignée de main invisible », faisant pendant à la fameuse expression d’A. Smith de la « main invisible », illustre bien ce déplacement de sens du « marché » dans la nouvelle orthodoxie contractuelle vis-à-vis de celui qu’il avait dans l’ancienne orthodoxie néo-classique.

404.

Cet individualisme renouvelé, auquel il est souvent fait référence dans les textes conventionnalistes, nous semble pouvoir s’inscrire dans le droit fil de « l’individualisme institutionnaliste » que J. AGASSI [ 1960 ] a revendiqué en son temps comme solution pour échapper autant à l’« individualisme psychologique » qu’au holisme.