1.8.- Le corps, langage de l’autre

La danse est le devenir « parlant » de l’être avec des corps
D. SIBONY *

L’image du corps se structure activement dans sa relation aux autres par la communication entre sujets. Elle est en référence à l’imaginaire et à toute la dimension symbolique. 

Comme nous l’avons remarqué dans la partie précédente, la personne est constituée du schéma corporel et de l’image inconsciente de son corps. Le schéma corporel, instance neurologique, réfère le corps actuel dans l’espace à l’expérience immédiate. Il peut être indépendant du langage entendu comme histoire relationnelle du sujet aux autres. Le schéma corporel évolutif dans le temps et dans l’espace est inconscient, préconscient, conscient, tandis que l’image du corps est éminemment inconsciente. 

« L’image du corps peut se rendre indépendante du schéma corporel, bien qu’elle ne s’articule que par le narcissisme. Elle est toujours inconsciente et constituée de l’articulation dynamique d’une image de base, d’une image fonctionnelle et d’une image des zones érogènes (le corps libidinal pour S. FREUD) où s’exprime la tension des pulsions » 1 .

C’est-à-dire que l’image du corps est la synthèse vivante de nos expériences émotionnelles quelles que soient nos sensations : érogènes, électives, archaïques ou actuelles.

Le schéma corporel est une réalité, il reste compatible avec une image du corps presque toujours intacte, il est au contact du monde physique.

C’est lui « qui sera l’interprète actif ou passif de l’image du corps, en ce sens qu’il permet l’objectivation d’une intersubjectivité, d’une relation libidinale langagière avec les autres qui, sans lui, sans le support représenté, resterait à jamais fantasme non communicable » 2 .

« L’image du corps est à chaque moment mémoire inconsciente de tout le vécu relationnel et, en même temps, elle est actuelle, vivante, en situation dynamique, à la fois narcissique et inter-relationnelle : camouflable ou actualisable dans la relation ici et maintenant, par toute expression langagière, dessin, modelage, invention musicale, plastique comme aussi mimique et gestes » 3 , et certainement dans l’expression où le corps est aussi impliqué physiquement, comme dans la danse. 

Dans l’image du corps, le temps croise l’espace parce que la libido se mobilise et l’image relationnelle archaïque qui était restée refoulée peut ainsi apparaître. En conclusion, elle réfère le sujet du besoin au désir et encore plus loin du désir à sa jouissance * , toujours comme une image potentielle de communication dans un fantasme, parce que le sens est donné par le langage, qui recouvre le partage des émotions. Alors «est la trace structurale de l’histoire émotionnelle d’un être humain » 4 . « Si le lieu, source des pulsions, est le schéma corporel, le lieu de leur représentation est l’image du corps ». 5

Comme chez D. W. WINNICOTT, c’est l’autre humain, les autres présences de l’entourage, mais la mère d’abord, qui renvoient l’image du corps au schéma corporel, et réciproquement, permettant leur articulation dans le ça

Il y a un ça derrière le psychique, et derrière le corporel, comme le dirait G. GRODDECK 1 . Les deux prévalent toujours, comme il a été expliqué dans la théorie du self et de l’image inconsciente du corps.

C’est le corps qui joue un rôle particulier dans la communication à l’Autre car ainsi que l’affirme F. DOLTO le sujet, est un sujet qui pense son corps et se reconnaît dans sa « mêmeté d’être », alors le corps devient l’objet d’un lieu d’assignation d’un Moi par l’Autre.

Mais le self et l’image inconsciente du corps participent de ces illusions monistes qui tentent de supprimer le problème de l’élaboration de l’identité en éliminant l’un de ces termes : le corps, le Moi, le Non-Moi. 

Ceci implique les questions du Sujet : « Sujet physique, Sujet biologique, du Moi et de leur coïncidence ; questions de la conscience et de l’inconscient, (du Ça ?) ; questions de leurs interférences par des représentations, par des images, par des fantasmes, dans des affects, des émotions ou des sentiments…» 2 . Tout être, évidemment, est un sujet unique, pour cela il reste beaucoup de voies à explorer car le corps est complexe.

Penser le corps, penser sa complexité au carrefour du psyché/soma où l’apport de la phénoménologie est essentiel. L’être au monde, est d’essence corporel, et ainsi tout le corps participe de la pensée ou du penser.

Plus récemment, C. DEJOURS adopte une position dualiste immanente. Il réinterprète l’essentiel des apports de S. FREUD et de la psychanalyse au regard des acquisitions récentes de la biologie, et dans son ouvrage Le corps entre biologie et psychanalyse il déclare : « Le corps érotique est à la fois le témoin de la constitution d’une sexualité psychique et le fondement de cette sexualité (...) » 3 .

« Il précisera cette contradiction entre psychique et biologique par la subversion libidinale du Soma » 4 .

Le corps érotique et la sexualité psychique s’actualisent à tout moment par l’excès de stimulation ou par une défaillance du fonctionnement mental.

« L’homme devra ainsi assumer un clivage irrémédiable de son appareil psychique, entre un inconscient primaire constitué par ce qui n’a pas été ou ne peut pas être) refoulé : forces instinctuelles héritées de la phylogenèse, montages comportementaux héréditaires et innés » 2 et un inconscient secondaire refoulé, celui des représentations. La circulation des affects, entre les deux, se fera par la zone de sensibilité de l’inconscient, zone de rencontre du sujet avec la « réalité » (l’objet de la pulsion), par la reconnaissance de l’autre dans la perception (le percevoir), reconnaissance modulée (affectée) par le déni.

C. DEJOURS réintroduit l’aspect économique de l’affect à travers ses concepts de somatisation symbolisante et d’agir expressif. Il nous dit : « les failles du corps érotique sont héritières de l’histoire des relations entre l’enfant et ses parents. En d’autres termes, la subversion libidinale du corps physiologique, pour faire advenir le corps érotique, serait captive de la capacité des parents à jouer avec le corps de l’enfant sur les différents registres possibles de l’agir expressif » 3 .

C’est donc dans cet agir expressif et même dans son au-delà que s’achève le processus de mentalisation en tant que symbolisation « le processus de mentalisation part du corps ; il est d’abord corporel » 4 . Le corporel qu’en danse nous ne pouvons pas oublier, c’est un agir par et dans le corps qui ne cesse pas, comme le disent les professeurs, même pas dans « l’immobilité » d’une pose qui est composée par un Autre corps, formant le corps de ballet.

Les mouvements du corps qui confèrent aux dires comme au silence leurs accents, et en fin de compte leurs sens, sont guidés par le corps érogène.

D’où l’agir expressif qui va provoquer sur l’autre telle ou telle émotion, tel ou tel désir, etc.

Notes
*.

SIBONY, D. Le corps et sa danse. Ed. Du Seuil. Paris, France, 1995. p.138.

1.

DOLTO, F. « L’image inconsciente du corps », Ed. du Seuil, 1984. p. 24 également in BROYER, G « Le corps, le moi, le sujet » inBROYER, G. et DUMET, N. Cliniques du corps. Ed. Presses Universitaires de Lyon. Lyon, France, 2002.p. 93.

2.

BROYER, G. « Ethique et Sport, Ethique du sport » in ANSTETT, M. et SACHS, B. Sports, Jeunesses et logiques d’insertion. Ed. La Documentation Française, Paris, 1995. p. 22.

3.

Ibidem. p. 23.

*.

Dont nous parlerons dans la TROISIEME PARTIE THEORICO-CLINIQUE au Chapitre 4 : La Souffrance et La Jouissance. p. 219.

4.

BROYER, G. Op. Cit. p. 48.

5.

BROYER, G. et DUMET, N. Cliniques du corps. Ed. Presses Universitaires de Lyon. Lyon, France, 2002. p. 94.

1.

GRODDECK, G. Le livre du ÇA. Introduction de R. LEWINTER. Ed. Gallimard, Paris, France, 1980.

2.

BROYER, G. « L’affect en psychosomatique. L’émotion en questions ». CANAL PSY, Fév.–Mars 2001, Université Lumière Lyon 2 in L’homme et son corps. p. 37. Egalement in BROYER, G. et DUMET, N. Cliniques su corps. Ed. Presses Universitaires de Lyon. Lyon, France, 2002. p. 95.

3.

DEJOURS, C. Le corps entre biologie et psychanalyse. Ed. Payot. éd. de poche. Paris, France, 1986. p. 149.

4.

DEJOURS, C. Au long de son ouvrage Le corps d’abord. Ed. Payot. éd. de poche. Paris, France, 2003.

2.

DEJOURS, C. Le corps entre biologie et psychanalyse. Ed. Payot. éd. de poche. Paris, France, 1986. p 163.

3.

DEJOURS, C. Le corps d’abord. Ed. Payot. éd. de poche. Paris, France, 2003. p. 27.

4.

DEJOURS, C. Le corps d’abord. Ed. Payot. éd. de poche. Paris, France, 2003. p. 32.