2.7. Une illustration : « L'avertissement » de Jacques Aubert.

Aubert est un compositeur qui aécrit à la fois des œuvres clairement italianisantes et des œuvres de goût français. En préface d’une de celles-ci, il place un Avertissement 2 que nous allons reproduire en le commentant, dans la mesure où il éclaire, et même de façon un peu caricaturale, la problématique d'un certain type de musicien face aux conflits de l'époque :

‘« Quoi que les Concertos Italiens aient eu quelques succès depuis plusieurs années en France, où l'on a rendu justice à tout ce que Corelli, Vivaldi et quelques autres ont fait d'excellent dans ce genre ».’

Ainsi commence le texte, par un hommage à certains grands compositeurs italiens, dans une formulation qui donne à entendre que l'important est ailleurs, ce qu'Aubert s'empresse de signaler :

‘« On a cependant remarqué que cette sorte de Musique, malgré l'habileté d'une partie de ceux qui l'exécutent, n'est pas du goût de tout le monde, et surtout de celui des Dames dont le jugement a toujours déterminé les plaisirs de la nation ».’

Voilà donc le premier argument, il n'est pas musical mais social, il invoque le « goût », non pas celui de personnes ayant, en musique, une compétence particulière, mais celui des Dames, et pour la seule raison de leur sexe, qui leur donnerait le droit de maîtriser la vie musicale française.

Viendra ensuite l'argumentaire musical : il oppose les excès, les extravagances (probablement des musiciens inspirés par la musique italienne) au goût français qui s'exprime dans la simplicité d'un répertoire d'airs tendres. Il s'agirait d'un défaut de jeunesse, et Aubert oppose les femmes et les jeunes gens dans une sorte de querelle opposant un sexe à une génération, et il prend pour les femmes. Ecoutons-le :

‘« De plus, la plupart des jeunes gens croient se former la main par les difficultés et les traits extraordinaires, dont on charge depuis peu presque tous ces ouvrages,[qui] perdent les grâces, la netteté et la belle simplicité du goût françois ».’

Mais, cet argument en dévoile un autre :

‘« On a encore observé que ces pièces ne peuvent s'exécuter sur la flûte ni sur le hautbois, que par un très petit nombre de gens illustres. C'est ce qui a déterminé le Sieur Aubert à essayer un genre de Musique qui, non seulement fût plus aisé à entendre, mais aussi dont l'exécution fût à la portée des écoliers plus ou moins habiles, comme à celle des maîtres, et où toutes sortes d'instruments puissent conserver leurs sons naturels et les plus imitateurs de la voix, ce qui a toujours dû et doit toujours être leur objet ».’

Ainsi, l'argumentaire musical (la prédominance du goût français) correspond-il à l'argumentaire social (le goût des femmes de qualité), parce que cette musique est simple (à la portée des écoliers) et que la simplicité est nécessaire lorsque les interprètes n'ont qu'une faible compétence (ce qui serait le cas des personnes de qualité de sexe féminin qui aimeraient à jouer de la musique sans l'avoir beaucoup appris !).

Aubert oppose les « maîtres », autrement dit les virtuoses, au plus grand nombre (ceux dont la formation musicale est restreinte). De nos jours, on dirait qu'il prend parti pour une musique populaire contre une musique pour l'élite…à cette nuance près qu'il faudrait inverser les catégories : ce sont les aristocrates ou autres personnes de qualité, qui forment le plus grand nombre et qu'il faudrait opposer à quelques musiciens professionnels, le plus souvent bourgeois, en place d'élite dans le domaine de la musique.

Mais, il faut composer pour tous et Aubert voudrait que sa musique simple intéresse aussi les « maîtres », cet œcuménisme pouvant naturellement dévoiler des impératifs commerciaux. Comment s'y prendre ?

‘« Le projet de l'Auteur a été de joindre des traits vifs et de la gaieté à ce que nous appelons des chants françois. Il ne se flatte pas de l'avoir rempli, mais il ouvre la voix à de plus habiles ».’

Il est intéressant de voir qu'Aubert considère que la musique française est essentiellement formée d'airs lents et tendres. Pour l'améliorer, il faudrait donc introduire des pièces vives et gaies. Nous verrons, dans la partie de ce travail consacrée au répertoire pour vielle, que les compositeurs et interprètes y parviennent aussi en considérant certaines partitions comme des objets malléables pouvant avoir plusieurs destins musicaux 1 .

Cet Avertissement 2 illustre un certain nombre de propositions que l'on trouve dans ce chapitre. Du côté de l'esthétique, musique française et musique italienne s'opposent, la première étant simple, naturelle et tendre, la deuxième étant complexe et virtuose. Attaquer les tenants d'une musique influencée par le goût italien c'est attaquer l'excès en musique.

Du côté de la sociologie, il y a deux types d'interprètes, les Maîtres, peu nombreux, qui s'intéressent à de la musique difficile et les Personnes de qualité, essentiellement des femmes, qui forment pour le compositeur une clientèle de choix et qui, faute de compétence obligée, ne peut s'intéresser qu'à de la musique simple, « donc » française.

Notes
2.

AUBERT, Jacques, « Avertissement », Concert de simphonie, pour les Musettes, Vielles, Violons, flûtes et hautbois. VI° suite, Paris, 1733. Nous en reparlons dans notre chapitre 20, section 20.1.5. : La vielle sautillante.

1.

Voir chapitre 20 : Dans le goût de vielle : La partition malléable

2.

Nous reparlerons de cet avertissement dans notre chapitre 20 : Dans le goût de vielle, section 20.1.5. : La vielle sautillante.