3.4.2 Tout est dans le goût 

« De tous les dons naturels, le Goût est celui qui se sent le mieux et qui s'explique le moins », ainsi débute l'article que Rousseau lui consacre 1 . Certes le goût est la qualité « la plus rare et la plus exquise » (Grandval), mais quand il s'agit d'en préciser les contours, le mot se révèle fort imprécis. Marcelle Benoit le met en évidence : « Le goût…ce sentiment du Beau s'appuie sur l'instinct, puisque, dira Voltaire,"il prévient la réflexion". Fluctuant, il échappe à la définition, reste tributaire d'une époque, voire d'une mode » 2 . Diderot nous en fait part, tout en signalant qu’auteur et interprète peuvent différer dans l’interprétation d’une œuvre : « Si l’on ne joue pas aujourd’hui certains airs de Lulli dans le mouvement qu’il prétendait qu’on leur donna, peut-être n’y perdent-ils rien. Un auteur n’est pas toujours celui qui déclame le mieux son ouvrage " 3  ». Marcelle Benoit poursuit : « La Bruyère assimile [le goût] à la perfection : "Il y a dans l'art un point de perfection ; celui qui le sent et l'aime a le goût parfait ; celui qui aime en deçà ou au-delà a le goût défectueux". Fénelon l'aperçoit dans la sobriété et la concision : "Le goût exquis craint le trop en tout, sans en excepter l'esprit même". Couperin l'atteindra par "la fantaisie dans la discipline" (N. Dufourcq). » 4 .

Probablement, le fait que le goût, au sens générique, puisse être considéré comme un concept-valise, à l'intérieur duquel viennent se loger des dénotations et des connotations d'une grande diversité, est la condition nécessaire pour qu'il mène à bien sa mission œcuménique. Il permet de mettre ensemble et de contenir des éléments qui pourraient être considérés comme antagoniques, si on ne leur donnait pas une enveloppe (une valise) commune.

Ainsi en est-il lorsqu'il s'agit de rendre compatibles musiques arcadienne et émancipée. Grandval en assure la correspondance par une définition du goût : « Le bon goût est le Sentiment naturel purifié par les règles » 1 .

Avec une logique moins marquée, à l'article « Musique » de l'Encyclopédie 2 on trouve des termes juxtaposés intégrant celui de goût, mais sans que soit explicitement précisée sa fonction fédératrice ; sont cités, « en rafale » : sensibilité, connaissance, amour, goût [souligné par nous], règles et principes. Dans son Dictionnaire, à l'article « Goût », Rousseau 3 soumettra à celui-ci le plaisir pris à l'écoute d'une pièce musicale : « Lecteur, rendez-moi raison de ces différences [d'appréciation], et je vous dirai ce que c'est que le goût ».

Notes
1.

ROUSSEAU, op. cit. art. « Goût ».

2.

BENOIT, Marcelle, Versailles et les musiciens du roi, Paris, Picard, 1971, p.84.

3.

DIDEROT, Denis, « Quatrième mémoire », Mémoires sur différents sujets de mathématiques, p.107/112.

4.

Cité dans BENOIT, Marcelle, op. cit. p.84.

1.

GRANDVAL, Nicolas Ragot de, Essai sur le bon goût en musique, Paris, 1732. Fac simile: Genève, Minkoff, 1992, p.7.

2.

DIDEROT, Denis, et d'ALEMBERT, Jean, Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, art. « Musique » (non signé).

3.

ROUSSEAU, op. cit. art. « Goût ».