6.2. La subjectivité du vielleux

On ne saurait se contenter de comprendre ce que la vielle donne à entendre à l'auditeur ; il faut aussi dire quelques mots de ce qu'elle donne à ressentir à ceux qui la pratiquent. Les vielleux font volontiers état de la puissance et de l'étrangeté du lien qui se noue entre la vielle et son interprète.

René Zosso, un « grand de la vielle », le dit ainsi, dans un entretien cité par Hollinger :

‘« Un jour, j'ai vu deux vielleux, jouant dans un café à Lausanne… Ce qui m'a frappé, c'est le contact physique violent qu'ils avaient avec leur instrument ; j'avais l'impression d'un combat et d'une séduction. La matière sonore est épaisse : elle frappe en plein front, puis en plein cœur… En cet instrument que le Moyen Age a prêté à Orphée et à Satan, plusieurs sensations contradictoires coexistent : la plénitude détendue, la chaleur, la joie qui fait danser, mais aussi la plainte nostalgique, lancinante, désespérée jusqu'à être agressive. Le lyrisme fascinant des bourdons est compensé par l'ironique grésillement rythmique et par le mouvement perpétuel de cette manivelle » 1 .’

Dans l'introduction à l'ouvrage cité, Hollinger considère que la vielle relève de deux univers antagoniques. Comme instrument à cordes, elle fait partie de l'univers apollinien rationnel et contrôlé, mais en raison des sensations corporelles directes qu'elle produit, elle est aussi du côté du dionysiaque.

Pierre Imbert résume fort bien la situation : « La viellelui [il s'agit du vielleux] procure aussi d'incroyables sensations sonores et corporelles ; sa gestuelle particulière, le contact direct et permanent avec le corps, créent, entre le joueur et son instrument, une relation très intime, à la fois très physique et très sensuelle » 2 .

Notes
1.

HOLLINGER, Roland, Les musiques à bourdon : vielles à roue et cornemuses, 1982, Paris, la flûte de Pan, p.88.

2.

IMBERT, Pierre, Avant propos, Vielle à roue territoires illimités, St Jouin de Milly, FAMDT éditions, 1996.