20.2.4. Rameau : « Menuets dans le goût de vièle », Platée.

En 1745, Platée ou Junon jalouse dont, l'auteur, pour la musique, est Rameau, est présentée à Versailles à l'occasion du mariage du dauphin et de l'infante d'Espagne 1 . Il s'agit d'une œuvre pétrie d'humour, dans laquelle le compositeur ne craint pas de faire appel à la dérision.

L'ouvrage comporte deux menuets « dans le goût de vielle pour violons seuls », qui sont écrits en , le premier en majeur et le deuxième en mineur ; on s'accorde à leur reconnaître une grande valeur musicale.

Ces deux menuets nous semblent révéler une ambiguïté un peu analogue à celle que nous avons cru remarquer dans les deux airs de vielle de Couperin. Platée est une œuvre qui se doit de faire sourire, dans laquelle Rameau se moque de tous les poncifs de cet opéra français dont il est, cependant, le plus brillant représentant, comme Couperin se moquait, quelques années auparavant, de la ménestrandise dont pourtant ses ancêtres faisaient partie. Même démarche, mais inversée quant à l'objet : Rameau se moque de la musique noble et bien en cour, Couperin de la musique populaire. Or, dans Les fastes de Couperin, nous avons noté que les deux airs de vielle sont en décalage et communiquent tendresse et nostalgie. Décalage un peu identique peut-être dans l'œuvre de Rameau.Les deux menuets interviennent alors que la Folie tient le devant de la scène et s'emploie à la mascarade, dans une atmosphère débridée, joyeuse et outrancière. Ce n'est cependant pas l'impression que donnent les deux menuets « dans le goût de vielle » ; tout se passe comme si la Folie « retenait », pour un temps, son outrance et montrait alors la face cachée, douloureuse de son personnage. C'est aussi de cette manière que l'entend Cuthbert Girdlestone qui écrit :

‘« Les menuets dans le goût de viellesont annoncés ainsi par la Folie :
J’attriste l’allégresse même
Par mes sons plaintifs et dolents
Si par conséquent [ajoute l’auteur], nous les trouvons d'une poignante nostalgie, nous pouvons nous assurer que cette interprétation n'est pas fantaisiste et qu'ils sont bien destinés à exprimer une douleur plaintive » 1 . ’

On n'est donc pas très loin de la nostalgie et de l'émotion que communiquent les airs de Couperin déjà cités.

De son côté, Catherine Kintzler peut écrire à propos des deux mêmes pièces, « C'est aussi de son propre génie que Rameau se moque par la même occasion » 2 ; voilà qui donnerait à penser à une convergence possible entre le destin de Rameau et celui de Couperin : deux êtres peut-être fragilisés, chacun à sa manière, par une identité de musicien du roi arrivé au sommet de la gloire 3 .

C'est en invoquant la vielle, que ces deux auteurs, qui n'écrivent pourtant pas pour cet instrument, vont transmettre à l'auditeur une forme de souffrance présente en deçà du personnage qu'ils ont dû endosser dans le paraître de la mondanité. Cette convergence pourrait donner à entendre que c'est une forme particulière de climat affectif à tonalité dépressive, fait d'amertume, de tendresse, de nostalgie et de douleur plaintive 1 que traduirait la sonorité si particulière de la vielle à roue 2 .

Notes
1.

RAMEAU, Jean Philippe, LE VALOIS D’ORVILLE (pour le livret), Platée ou Junon jalouse, Paris, 1749 (?).

1.

GIRDLESTONE, Cuthbert, Jean-Philippe Rameau. 1683.1764. Sa vie son œuvre. Paris, Desclée du Brouwer, 1983, p.440.

2.

KINTZLER, Catherine, « Platée, deux ajustages comiques pour régler le désordre », Rameau, Platée, La grande écurie et la chambre du roi, 1988, CBS Records, M2K 44982, DDD.

3.

En ce qui concerne Couperin, on se reportera à notre chapitre 8, section 8.3.6 (Coda), où nous commentons la préface qu'il écrit en 1730 pour son quatrième livre de clavecin.

1.

Nous réutilisons ici les mots employés par Beaussant et Citron pour Couperin, par Girdlestone et Catherine Kintzler pour Rameau.

2.

On lira au chapitre 17, section 17.1. (La vielle des gueux), l’analyse que nous proposons d’un « jeu de rue » de la vielle, correspondant à ce que nous disons maintenant et que nous illustrons grâce à un poème de Baudelaire.