Partitions représentées (variable G).

Dans 41 cas sur 46 identifiés (89%), il n'y a pas de partitions représentées, elles n'existent que dans 5 cas sur 46 (11%).

Conclusion

Sont confortées par ce travail certaines analyses que nous développons ailleurs. A l'époque qui nous intéresse, la vielle est bien un instrument soit en forme de luth soit en forme de guitare qui succède à la vielle dite trapézoïdale que l'on trouve, parmi d'autres, au XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle 1 .

Les personnes de qualité qui la jouent sont nettement plus fréquemment des femmes que des hommes 2 .

La vielle à roue participe au climat ou à l'ethos arcadien. On la pratique dans des paysages champêtres peu réalistes, portant souvent traces de l'antiquité, avec des aristocrates jouant les bergers. 3 .

Reste une interrogation sur le sens. A considérer nos résultats, on ne peut pas admettre comme allant de soi que la vielle ait été très normalement considérée comme un instrument de musique. Rappelons trois particularités présentées par l'iconographie :

1- Peu nombreuses sont les partitions intégrées aux tableaux. Mais cet argument n'est pas très déterminant, dans la mesure où l'on pourrait aussi faire l'hypothèse que la transmission de la musique que joue la vielle est principalement orale. Cette musique serait majoritairement constituée de fredons, airs connus issus d'un répertoire populaire ou de compositions savantes dont ont été extraites des mélodies faciles d'exécution et devenues à la mode.

2- En cherchant à comprendre la place de la vielle dans les œuvres picturales, on a pu voir qu'elle était soit une parure supplémentaire pour un portrait, en quelque sorte un atour, soit, à un moindre de degré, un signifiant amoureux intégré à une scène de séduction. En termes de fréquence, l'évocation d'une fonction musicale n'apparaît qu'en troisième position. Parure, séduction puis seulement musique, voilà, et dans cet ordre, à quoi servirait une vielle.

3- Quand la vielle paraît, elle est généralement le seul instrument de musique que l'œuvre nous montre. Si elle était là pour remplir une fonction musicale, elle aurait été probablement représentée avec d'autres instruments de dessus, et (ou) un chanteur et (ou) un clavecin, selon les pratiques répandues à l'époque.

Une première interprétation pourrait sembler s'imposer, surtout si la sonorité de la vielle à roue déplaît. Il n'y aurait effectivement pas lieu de considérer la vielle comme un instrument de musique, mais comme une parure, un objet à la mode, ou si l'on préfère, une espèce d’animal de compagnie un peu étrange, mais qu'il faudrait posséder pour rester « dans le vent » ou « faire tendance ».

Cette hypothèse est proche de celle que propose Leppert 1 . La vielle est un accessoire (de théâtre) participant au déguisement de l'aristocrate en berger(e). Elle est un objet visuel pour une mise en représentation et non un objet sonore pour une production musicale.

Cette analyse comporte une certaine part de vérité, mais à la condition de comprendre que derrière le dérisoire de la mode vient se loger la puissance du mythe. Pour nous, la vielle est un objet-vecteur permettant à l'aristocrate de se faire berger idéalisé, arcadien, c'est à dire mythique, dans ce que nous appelons une identification en clin d'œil 2 .

Par ailleurs, on ne peut pas retenir une analyse qui passerait totalement le musical sous silence. Les sources que nous utilisons, comme du reste celles qu'utilise principalement Leppert, sont iconographiques. C'est l'œil qui, avec évidence, donne sens pour un résultat qu'il faudrait dire visuel si on ne craignait pas justement de formuler une tautologie lorsqu'on s'efforce de qualifier un « objet de peinture ». En revanche, une partition désigne, sauf si l’on s’intéresse à sa calligraphie, une pièce de répertoire à laquelle seule l'oreille pourrait donner sens. Le visuel est ici absent. Pour redoubler de tautologie, disons que c'est l'oreille qui fait exclusivement entendre la musique.

D'un certain côté, nous sommes donc amené à dire qu'en travaillant sur des objets faits par l'œil et pour l'œil (tableaux et gravures) nous trouvons ce que nous nous sommes donné au départ, à savoir une conception seulement visuelle de la vielle à roue.

On ne peut donc pas se passer d'analyser des partitions pour vielle si l’on veut entendre ce que l'on ne saurait seulement voir 1 . Il en existe de nombreuses, témoignant d'un souci musical manifeste pour l'instrument, même s'il faut aussi nous demander si, parmi ces partitions, les plus complexes d'exécution ont été effectivement jouées

Dans notre corpus iconographique, la vielle est généralement le seul instrument de musique représenté ; en revanche les partitions connues proposent essentiellement des duos (souvent pour deux vielles ou musettes) ou des pièces pour un ou deux instruments et basse continue. Cette contradiction témoignerait peut-être aussi d'une distorsion entre ce que le peintre cherche à donner à voir et ce que le musicien donne à entendre.

Notes
1.

Voir chapitre 11, section 11.1. : Les corps des vielles baroques.

2.

Voir chapitre 9, section 9.1.3. : La vielle est majoritairement jouée par des femmes.

3.

Chapitre 4. , section 4.5. : Participation à la construction du mythe arcadien.

1.

LEPPERT, Richard D., Arcadia at Versailles, Amsterdam, Lisse, Swets et Zeitlinger, 1978. Voir aussi la critique que nous faisons de l’analyse de Leppert chapitre 4, section 4.3.3. : L’hypothèse de Leppert.

2.

Voir chapitre 1, section1.7. : L’identification en clin d’œil.

1.

Voir chapitre 18 : Analyse quantitative du répertoire.