La religion en nature

Ce pèlerinage, relaté par la fresque qui recouvre le mur de la trapézaria (réfectoire) du monastère, a lieu le deuxième jour de Pâques : l’icône, entourée de fleurs, juchée sur un brancard que les pèlerins se relaient pour porter, est menée en procession jusqu’au lieu supposé de sa redécouverte. La procession matinale emprunte un circuit précis, passant par des oratoires situés en pleine nature et des aïazma, dont l’un est équipé pour que s’y pratique un kourban, autant d’étapes lors desquelles on opère des bénédictions. Une foule assez dense se tient à cet endroit, proche de la grotte de klouviata où une chapelle rudimentaire a été aménagée.

Un escalier mène à cette enclave rocheuse ; on y attend patiemment d’accéder à la chapelle simplement munie d’une icône et ornée des fleurs et des cierges déposés par les pèlerins. La plupart viennent ainsi passer la journée, mettre les cierges, recevoir la bénédiction et manger le kourban. La procession est une occasion de promenade, de pique-nique ; c’est aussi l’occasion de se retrouver entre habitués des célébrations religieuses de la région, dont certains sont apparemment bien connus des pèlerins 210 . Dans la queue, quelques babi poussent pour accéder à la chapelle et se mettent à entonner des chants religieux : une activité collective qui les identifie fortement, et dont elles ne se privent pas dans ces occasions.

La chapelle rupestre de
La chapelle rupestre de klouviata, dans les environs de Batchkovo

L’exemple de Klouviata illustre, dans le cadre localisé de la région d’Asénovgrad et de Batchkovo, les rapports étroits entre nature et religion : en Bulgarie, de nombreuses grottes, sources, collines ou montagnes accueillent des célébrations religieuses ou sont des protagonistes à part entière de légendes religieuses. Les lieux mêmes illustrent une configuration naturelle ou naturaliste du religieux, la chapelle de Klouviata étant pour le moins rudimentaire, et ne semblant pas faire l’objet d’un entretien régulier : l’icône extérieure est très détérioriée et sans valeur, la grotte est délabrée et sombre. Ce « primitivisme » suggère un état de dépouillement, une sorte d’« état de nature », en l’occurrence quasi-minéral, conforme à l’idée que l’on se fait d’un mode de vie religieux valorisé dans la tradition orthodoxe, l’érémitisme. L’histoire de la Pétritziotissa, à l’instar de celle de saints comme Jean de Rila, renvoie à une retraite fusionnelle dans la nature, dans la proximité spirituelle avec la Création, loin des hommes et de leur société (ce qui n’empêche pas ces histoires légendaires de jouer par ailleurs un rôle politique, dans le cas de saint Jean de Rila).

Ce mysticisme de la nature rejoint une conception plus globale de l’environnement comme réceptacle de l’esprit, y compris l’esprit national, la montagne, le Balkan, étant un refuge du soi bulgare (Deyanova, 1998 ; Brunnbauer et Pichler, 2002 : 83-92 ; Todorova, 1997 : 55) face aux vicissitudes de l’histoire, et en premier lieu la période ottomane. Une pancarte affichée sur la chapelle de Klouviata rappelle d’ailleurs que les dégradations endommagent un patrimoine national : « celui qui dégrade ne se sent pas bulgare » est-il annoncé, comme la conjonction évidente d’un site naturel, d’un espace religieux et d’un esprit national. Les chapelles et monastères isolés indiquent également, ou suscitent un rapport à l’environnement comme objet de vénération, site solennel « naturellement » sacré au sein duquel ces bâtiments forment des enclaves en quelque sorte « culturellement » sacrées.

On valorise autant le panorama que les caractéristiques géologiques et l’histoire religieuse de ces sites monastiques, générateurs de sacré à plusieurs titres : comme supports d’une histoire ou d’une légende, mais aussi en tant que tels, comme milieux naturels préservés, propices à l’isolement et la sérénité. Le fait de construire un édifice religieux sur un site précis peut s’appréhender comme un devenir-nature du temple et un devenir-temple de la nature. Des grottes-chapelles telles que celle de Klouviata, ou la grotte dans laquelle aurait séjourné sveti Ivan Rilski dans les environs de Bobochevo, village de Macédoine 211 , constituent des ensembles discrets et secrets, parfois difficiles à localiser, restés à l’état minéral, seulement recouverts de quelques signes cultuels. Le lieu est censé porter lui-même sa « charge » religieuse, et les seuls signes de son occupation rituelle périodique sont de vieilles icônes détrempées, le dépôt noirâtre des cierges consumés ou les traces de cire sur les parois, quelques restes de pratiques votives : fleurs sèches, pièces de monnaie, petits billets contenant les noms d’une famille pour laquelle on est venu prier…

La mythologie religieuse de la nature, composant une sorte d’histoire naturelle de la religion locale, s’inscrit dans une topographie et passe par des manifestations périodiques 212 . Qu’une icône soit enfouie dans la nature, conférant sa sacralité au site en même temps que sa naturalité à l’icône, qu’un morceau de la croix du Christ repose quelque part à Krâstova Gora, ou que la région ait accueilli la Vierge et son enfant en fuite, lesquels l’auraient doté en retour de richesses naturelles utiles aux hommes (Marinova, 1998b), le lien entre le religieux et le territoire conçu comme composante naturelle vise à asseoir une présence humaine au sein d’un espace naturellement et spirituellement harmonisé 213 . Cette écologie sacrale est d’ailleurs une composante récurrente du culte des saints en Méditerranée, « une religion terre à terre, aussi parce qu’elle s’inscrit généralement dans le paysage (les signes de la présence surnaturelle ont souvent été localisés dans des pierres, arbres, sources et sommets). Les territoires de grâce qu’elle dessine s’emboîtent avec les niches écologiques et les réseaux de communications qui ont fait l’histoire de la Méditerranée » (Albera, 2005b : 144).

Le rapport à la nature, au paysage, le sentiment d’insularité qui naît de l’insertion d’une pratique cultuelle dans un environnement naturel déterminé devient l’une des composantes du religieux, qui s’étend ou se déplace de ses monuments, de ses foyers consacrés, vers ses sites, ses reliefs et ses paysages : un religieux ancré en nature, révélé par son environnement. Ce rayonnement est particulièrement manifeste lorsqu’il s’agit de marquer une territorialité du sacré en cours d’expansion ou au contraire menacée, morcelée et donc sujette à différentes formes de réappropriation, confrontée à d’autres formes de territorialité du sacré 214 .

Dans des régions où la « concurrence » religieuse était forte, notamment à l’époque ottomane, et dans des zones fortement sanctuarisées telles que les montagnes (où se trouvent les monastères les plus prestigieux), les marquages sacraux du paysage abondent, de même que les manières de l’arpenter et le célébrer rituellement. Les pèlerinages qui gravitent autour du monastère de Batchkovo relient ce point névralgique de la carte sacrale de l’orthodoxie bulgare aux éléments (paysagers, urbains, villageois, patrimoniaux) du sacré qui l’entourent ; des lieux à forte charge sacrale comme Krâstova Gora requalifient un espace naturel en espace sacral et culturel.

Le tourisme religieux, répandu en Bulgarie, s’inscrit souvent dans cette célébration d’une nature-sanctuaire, qui va des visites de monastères au rites champêtres en passant par les processions aux chapelles et sanctuaires d’un territoire communal, étant souvent l’occasion de sorties et de pique-nique en famille, entre amis, ou de kourbani. Comme nous l’avons déjà noté, la Bulgarie et ses attributs naturels, notamment les montagnes, sont perçues par les croyants comme un refuge naturel du religieux, autant que des lieux de la mémoire nationale. Tout comme elle est censée avoir fourni un refuge aux communautés chrétiennes, la montagne sert de refuge, de cachette, d’écrin à des emblèmes fondamentaux : icônes, croix, trésors que l’on peut retrouver par miracle ou par voie magique 215 . Lorsque ces « trésors » touchent au domaine religieux, ils jouent généralement un rôle dans la genèse d’un mouvement religieux local.

Le morceau de la vraie Croix du Christ dont on dit qu’il repose quelque part à Krâstova Gora, est au centre d’un récit qui mobilise une vaste partie de l’histoire et du territoire du christianisme oriental : cette relique aurait d’abord été emmenée par Hélène, mère de Constantin et découvreuse de la Croix, de Jérusalem à Constantinople. Elle aurait, bien plus tard, été rachetée par des Russes ou des Géorgiens aux Turcs, devenus entretemps maîtres de la ville, puis enfouie après diverses pérégrinations à Krâstova Gora. La narrativité légendaire conjugue les espaces et les temporalités pour universaliser, en quelque sorte, l’« ici et maintenant », et offre en raccourci une histoire globale du local. On se rappelle également que la Petritziotissa de Batchkovo, icône « géorgienne » de par son premier propriétaire, disparaît alors que les Turcs brûlent le monastère, puis est redécouverte par un berger bulgare, guidé par un « éclat » dans la montagne.

A la trame de l’histoire naturelle de la religiosité locale, à une sorte de « naturalité » du sentiment religieux local, se mêle la grande histoire du christianisme oriental et l’histoire nationale avec ses revers. Ce qui est mis en récit, c’est un « règne du royaume de Dieu », suivi d’une période plus ou moins longue de troubles et de dangers, que viennent surmonter la résurgence et le triomphe de la vraie foi, la résurrection. La Bulgarie se présente, dans ces récits, comme conservatoire naturel de la permanence spirituelle, enfouie, endormie, mais jamais morte, toujours promise à sa réapparition, à l’instar des légendes du retour de l’empereur Constantin à Constantinople. Tzarigrad et Jérusalem sont deux berceaux, terres plus ou moins lointaines dont vient le religieux, la Bulgarie lui fournissant une terre d’accueil. La conception d’un continuum géographique et historique du religieux, qui enchevêtre religion locale et religion universelle, puise dans l’intuition d’un corps mystique de la nation, liant les caractères culturels qui « nous » identifient comme représentants d’un esprit national particulier, à une « vérité » religieuse transcendante.

Ainsi, la religion est tout à la fois projetée en un lieu lointain et dans l’intériorité du sujet religieux, lui-même inscrit dans un territoire sacralisé. On peut en voir certains effets dans les manifestations d’un sentiment spirituel « traditionnel » incluant des croyances et des ritualités très variées, emblématique d’un rapport « localisé » au sacré. A l’instar d’Asénovgrad, on ne compte plus les « deuxième Jérusalem » (vtorjat Ierusalem) et les révélations locales d’un destin universel du peuple orthodoxe bulgare. Il s’agit d’établir une parenté profonde entre communauté sociale (locale ou nationale) et communauté religieuse (ou rituelle). Le religieux rejoue aussi et refonde une historicité antésocialiste : le remodelé d’une Bulgarie unifiée et cohérente se fait simultanément autour de l’église et de l’histoire nationales, de l’héritage byzantin et de la vie locale.

Kourban de l’Assomption (Uspenie Bogoroditchno), monastère de Batchkovo, 15 août 2002.
Notes
210.

On me confie qu’il est facile de reconnaître les femmes du drujestvo, car « elles portent toutes un foulard sur la tête », en quoi elles ne se distinguent cependant pas des autres babi...

211.

Dans lequel j’ai séjourné en mai 1997 et qui constitue le terrain de référence de Sandrine Bochew (2002b, 2002c).

212.

Hormis les pèlerinages tels celui de Klouviata, beaucoup de légendes de la région d’Asénovgrad prennent pour décor un triangle géographique Asénovgrad-Batchkovo-Krâstova Gora, dans lequel la forteresse Asénova Krâpost est également un élément de décor récurrent (voir la carte dans Kisiov, 1999).

213.

Cette écologie sacrale se retrouve dans la cosmologie traditionnelle, qui attribue aux saints des fonctions de régulation et de contrôle des éléments naturels : sveti Ilija maîtrise des phénomènes atmosphériques comme la grêle et en use parfois pour signifier sa colère ; sveti Trifon veille sur la vigne et lutte contre ses parasites ; sveti Gueorgui marque la victoire du printemps sur l’hiver et veille sur les activités pastorales… Le temps de la nature y coïncide avec le temps du sacré, dans lequel l’homme est un élément parmi d’autres.

214.

Que l’on pense à la notion de « corps mystique », introduite par Kantorowicz. Denis Cerclet propose un commentaire de cette notion à partir de l’exemple hongrois, étudié par Andras Zemplény, de l’exhumation des reliques des héros nationaux enterrés hors de l’espace national : « notons que les territoires retranchés à la Hongrie par le Traité de Trianon (1920) ne sont pas concernés. Cela signifie-t-il que, malgré ces transformations politiques et territoriales, le corps mystique a conservé son intégrité ? », (Cerclet, 2001 : 16). Ainsi, le(s) territoire(s) du sacré ser(ven)t-ils tout autant à recomposer et réaffirmer l’imaginaire que la réalité de la communauté, nationale dans le cas présent.

215.

Assez répandue, la croyance en des trésors datant souvent des premiers souverains bulgares, qui viennent se rappeler aux élus par certains signes qu’ils parviennent à interpréter (rêves, arc en ciel, phénomènes naturels hors-normes), est à rapprocher de cette conception de la nature en général, de la montagne en particulier, comme réservoir et conservatoire de richesses symbolisant le passé national ou local. Butins de haïduti, trésors protobulgares, icônes, il n’est pas rare que des chasseurs de trésors ratissent la montagne au gré de leurs intuitions et de leurs croyances. Diado Mitko, le patriarche de la famille karakatchane qui nous logeait à Samokov, avait tenu à nous emmener sur la colline de Rido, qui surplombe l’est de la ville, afin de nous montrer les endroits qu’il devrait selon lui prospecter pour découvrir un trésor datant de la période ottomane.