Chapitre 1 : La peau et les écorchés vifs

‘« 7 heures du matin. Effort de volonté. En outre, les ressources incompréhensibles de la nature. Je suis baigné, rasé, habillé, prêt avant tout le monde. Je n’ai pas dormi de la nuit. Et me voilà comme à ces dix-neuf ans sur lesquels je me lamente avec sottise, car j’y étais toujours mal dans mon âme et mal dans ma peau. » ’

in Maalesh

Un matin de l’année 1949. Sur la route d’une « tournée de théâtre ». Un rapide coup d’œil dans le miroir. A soixante ans, Cocteau semble toujours aussi gêné dans sa peau. Sans doute un peu moins qu’autrefois. Car, maintenant, il arrive à se dire : Maalesh ! Ce qui veut dire en langue arabe « ça va, ça va », « ça n’a pas d’importance ». 2  

Mal dans sa peau, mal dans son âme, Cocteau était toujours un écorché-vif. Quelle autre image pourrait-elle mieux refléter le profond « mal-être » d’une personne hypersensible et si vulnérable ? Notre écrivain était bel et bien un être qui souffrait perpétuellement dans sa propre chair. En tant qu’homme mais aussi en tant que poète. Voici, une image juste de Cocteau, portraiturée par Milorad, un de ses correspondants auxquels notre écrivain avait l’habitude de se confier :

‘« En dépit de ce que purent penser des observateurs très superficiels, le fond de la nature de notre auteur était l’inquiétude et jusqu’à l’angoisse. Il s’agissait du type même de l’homme que l’on dit « mal dans sa peau ». L’homme le plus mal dans sa peau, c’est celui qui n’a plus de peau : l’écorché vif. Ecorché vif s’il en fût, la perpétuelle « écharde dans la chair » de Kierkegaard constituait le lot de Jean Cocteau. Je crois qu’il était beaucoup plus pessimiste qu’optimiste. »1

Qu’est-ce qui faisait tant souffrir Cocteau ? Pour commencer, son « apparence » indésirable qui lui collait comme la « tunique de Nessus ». Oui, c’était son enveloppe charnelle qui écorchait son ego. Tel un haillon que l’on a honte de porter, son physique lui déplaisait :

‘« Je n’ai jamais eu un beau visage. La jeunesse me tenait lieu de beauté. Mon ossature est bonne. Les chairs s’organisent mal dessus. En outre le squelette change à la longue et s’abîme(…). Trop de tempêtes internes, de souffrances, de crises de doute, de révoltes matées à la force du poignet, de gifles du sort m’ont chiffonné le front, creusé entre les sourcils une ride profonde, tordu ces sourcils, drapé lourdement les paupières, molli les joues creuses, abaisse les coins de la bouche, de telle sorte que si je me penche sur une glace basse je vois mon masque se détacher de l’os et prendre une forme informe. »2

Dans cet autoportrait du malheureux dans son corps, Cocteau dépeint non seulement un complexe physique, mais surtout un désarroi existentiel. Au point de se considérer comme un « maudit » par le destin. Un écorché par le mauvais sort. A cela, il faut aussi ajouter, ses problèmes dermatologiques. L’écrivain souffrait sans cesse, d’« eczéma », de « prurit », de « furoncle », d’« urticaire », etc. Ces maladies chroniques – malheureusement voyantes à l’extérieur - n’arrangeaient rien pour calmer sa sensibilité exacerbée. Physionomiste doué tel qu’il était, Cocteau devait se décourager davantage avec le temps. Notamment au vu de l’impitoyable vieillissement : en observant les « beaux », les « forts », les « bien-portants » et les « bienheureux » qui sont si à l’aise dans leur corps, il ne pouvait que haïr le sien. Surtout ce visage recouvert de « croûtes », de « gerçures » et des « follicules »… :

‘« Quel est le bout de mon supplice ? Vais-je le vivre jusqu’à la fin ? Vais-je en sortir ? Ne sont-ce pas les misères de l’âge qui débutent ? Sont-ils accidentels, ces phénomènes, ou normaux ? (…). Ces microbes (…) vivent de moi(…). Cette nuit la douleur était si vive que (…)(q)uand je touchais mon visage, j’y rencontrais un masque de croûte sous lequel ils vivent et rayonnent à toute vitesse. (…) que mes crises sont de longues guerres et les courtes périodes où ils se reposent, la paix (…). Cette nuit je souffrais tant que pour me distraire de ma douleur, il n’y avait que ma douleur (…). Elle en avait décidé ainsi. Sur tous les points elle attaqua. Ensuite, elle distribua ses troupes. Elle campa. Elle s’arrangea pour n’être plus intolérable sur une seule de ses positions, mais tolérable sur toute (…). Une douleur large, pleine, riche, sûre d’elle. Un équilibre de la douleur auquel il fallait que je m’habituasse coûte que coûte (…). »1

C’est pourquoi sa vie ressemblait à une « longue convalescence » aux yeux de l’écrivain. Même un court moment de répit ne soulageait pas vraiment, car il devait sans cesse guetter encore une nouvelle éruption cutanée. Une vie parsemée d’attentes et d’angoisses entre démangeaisons, picotements et suintements. Et bientôt, de nouveau, son visage ne ressemblera plus à un visage humain. Mais plutôt à un tragique champ de bataille : des « germes », des « microbes » et des « bactéries »... Les soldats du malheur reviennent toujours. Cocteau est trop souvent le témoin malheureux de cette révolte du corps humain. Son propre corps lui échappait totalement. Il n’avait aucun pouvoir de le contrôler :

‘«Hier soir(…), la carapace de mon front s’est mise à couler, une sérosité le vernissait, le graissait(…). Ensuite se mit à couler mon cou, de même sorte. Cette nuit, tout cela coula, se couvrant, lorsque cela séchait, d’une croûte de follicules(…). J’ai, au cou, une blessure qui suinte. Voilà le programme du désastre(…). Microbes ou non, cette machine de parasites s’acharne entre le derme et l’épiderme, en surface, me défigure, me tourmente et ne pénètre pas. C’est, du moins, le stade que je constate, car s’ils pénétraient, j’imagine mal les ravages qu’ils provoqueraient dans l’organisme(…). Vers sept heures, en pleine crise de peau, j’essayai de m’en distraire et de poursuivre la récolte(…). Je ne me lasse jamais d’examiner le phénomène où nous avons l’air si libres en apparence et, honnêtement parlant, sans l’ombre de liberté. Cette ombre existe malgré tout(…). Pendant que je l’examine (ou m’examine) je souffre. »2

Cette « apparence » détestable et cette « peau » de misère étaient tout sauf ce que Cocteau aurait souhaité avoir. Malheureusement, on ne choisit pas son corps. Ce qui lui restait à faire était de savoir vivre en-dessous et d’apprendre à s’aimer coûte que coûte. Mais l’homme à fleur de peau tel qu’il était, notre écrivain ne s’acceptait pas tel qu’il se voyait dans le miroir. « Miroir, mon beau miroir… ». Quelle invention maléfique pour un homme qui vivait si mal dans sa peau. Il désirait sans cesse un autre reflet de lui-même. Lequel ? Il ne sait pas trop, mais en tout cas, pas celui que le destin lui a attribué à la naissance. Alors, pendant toute sa vie, il part à la recherche d’une « peau sur mesure ». Taillée, confectionnée pour lui, rien que pour lui. Et surtout, il veut à tout prix, s’échapper de la sienne, le symbole de l’imperfection insupportable :

‘«Ce doit être un rêve que de vivre à l’aise dans sa peau. J’ai, de naissance, une cargaison mal arrimée. Je n’ai jamais été d’aplomb. Voilà mon bilan si je me prospecte. Et, dans cet état lamentable, au lieu de garder la chambre, j’ai bourlingué partout. Depuis l’âge de quinze ans, je n’ai pas arrêté une minute. »3 ’

Cocteau avait en fait, cette « nature excessive » qui ne s’adoucit pas malgré les dures épreuves. Tout en sachant que son caractère obsessionnel était aussi un revers décisif dans sa vie, l’écrivain avouait lui-même dans une de ses lettres à Jacques Maritain, datée de l’année 1934 : « (…) maman m’a légué un caractère qui ne s’améliore pas avec la crise. » 1 Puis, deux décennies plus tard, dans une de ses pages du Passé défini, il définit ainsi sa « nature » :

‘« Ma nature. Je me tracasse davantage pour ce que je n’ai pas que je ne me félicite de ce que j’ai. (Humain, trop humain.) »2

Quelle « idée fixe » ! De vouloir corriger le caprice du destin. Tel un schizophrène, entendait-il ce murmure obsédant qui résonnait dans ses oreilles ? :

‘« Si tu me possèdes, tu posséderas tout, mais ta vie m’appartiendra. Dieu l’a voulu ainsi. Désire, et tes désirs seront accomplis. Mais règle tes souhaits sur ta vie. Elle est là. A chaque vouloir je décroîtrai comme tes jours. Me veux-tu ? Prends. Dieu t’exaucera. Soit ! »3

Quel est ce « talisman » magique, au juste ? Le Graal des écorchés-vifs : une « étoffe idéale ». La peau des « surhommes » : du poète, de l’aventurier, du beau et du héros. Mais la belle étoffe du poète ne se fabrique pas en un seul jour. Verticalement, horizontalement, nuit et jour, fil par fil, il faut la tisser. Enfin, lorsque cet invisible tissu prend forme, il l’essaie pour voir et pour s’admirer, ne serait-ce qu’un instant… Ainsi, la première étoffe significative de Cocteau a été celle d’un romancier. Ensuite celle d’un dramaturge, essayiste, cinéaste, peintre, dessinateur… ainsi de suite.

Pendant toute une période, notre poète reste dans cette sorte de « peau transitionnelle » jusqu’au moment où elle le lasse. Alors, il en sort et en cherche une nouvelle. C’est ainsi qu’il s’approche de plus en plus près de l’étoffe perfectionnée du poète. En suivant patiemment le processus de la métamorphose d’un papillon. Le phénomène de la « mue » dont la première apparaît dans Le Potomak :

‘« Tout ce livre – est-ce bien un livre ? – son verbiage noir, ses contradictions,
ce qui des profondeurs émerge,
et son regard d’infirme, je peux te dire son secret.
Persicaire, avant de mourir, plusieurs fois tu meurs, et,
Chaque fois, c’est un souffle de ce climat définitif où ta dernière
mort te plonge.
Existe-t-il angoisse plus fraîche qu’une gorge d’enfant de
chœur où la femme chante, avec la voix des cygnes blessés ? Bien
sûr, les jeunes garçons antiques, devenus végétaux, jamais ne res-
sentirent mieux que moi les crampes de la métamorphose.
Mue.
Dialogue de la mue.
Etui en soie des chrysalides.
Moiteur du cocon.
Solidarité des cellules !
Persicaire, dans ce livre un soprano se brise, un animal sort
De sa peau, quelqu’un meurt et quelqu’un s’éveille.
J’ai cru que j’allais mourir. J’avais mis toute la fortune en
viager ; maintenant je n’ai plus le sou ; mon faste m’épouvante. »1

Cocteau s’investissait donc mue après mue, mort après mort, dans la poésie. Comme si c’était la seule façon d’être beau. Et surtout de parvenir à la « possession totale » de soi-même. Ainsi, tout au long de sa vie, il attendait la « mue définitive » dans laquelle son être ne souffrirait plus et pourrait vivre heureux. L’attente longue et pénible, mais qui représentera sa conception fondamentale de la création : ce qu’on pourrait appeler la « phénixologie » du poète :

‘« J’écrivais avec désordre. Au centre, nous nous aperçûmes que je muais, que j’écrivais dans une de ces crises où l’organisme change. Ainsi, plusieurs fois avant la mort on meurt, et, lorsqu’à mourir on arrive, on ressemble aux danseurs sacrés d’Espagne. Ces danseurs dansent dans l’église et sur eux, le costume ancestral se transmet. Or, de siècle en siècle, on en remplace les lambeaux et, maintenant, c’est toujours et ce n’est plus le même costume. Demain, je peux ne plus pouvoir écrire ce livre. Il cessera le jour où cessera la mue : le dernier jour de la convalescence. Alors, je pourrais l’écrire, mais ce ne serait plus un livre, car ce qui le compose, le dirige et le bloque, c’est l’état dans lequel, momentanément, je me trouve. »2

Dans un certain sens, le lien affectif qui relie notre poète à sa poésie, ressemble à l’histoire de La Belle et la Bête. Pour que la brave Bête « se métamorphose » en beau Prince charmant, il faut du solide. Par exemple, le « cœur » fidèle et le « regard d’amour » de la Belle. L’homme Cocteau ressemble à cette « bête féroce (qui) est une bonne bête » et qui « souffre de sa laideur ». 3 Et bien évidemment, la Belle était sa Poésie. Et Cocteau faisait tout son possible afin qu’elle soit « belle à faire peur ». C’est-à-dire qu’il la façonnait selon sa conception de la « beauté idéale ». Car pour le poète, le « visage de (s)a poésie » doit être le « visage d’un charme qui échappe à l’analyse et dont la beauté fait peur. » 4 Il confectionnait ainsi la peau de sa poésie afin de se recouvrir, de cacher tout son corps. La poésie représentait sa « seconde peau » en quelque sorte. Et celle-là lui semblait promettre le moment extraordinaire de la métamorphose, de la transfiguration et de pouvoir se montrer enfin en poète digne de ce nom.

En attendant cet instant d’illumination, Cocteau raconte tout cela dans son œuvre. Notamment, dans ses romans. Le mal dans sa peau, son mal-être, il les lègue à ses fils de fictions, ses personnages qui lui ressemblent tant. Nés sans étoffe, les personnages-clés de Cocteau tenteront aussi leur course au bonheur. Avec une seule idée obsessionnelle en tête : une « apparence idéale » qui leur permettrait d’exaucer tous leurs désirs. Une peau magique impossible à posséder en somme. Chez Cocteau ainsi que chez ses personnages, tout leur drame débute toujours avec leur « épiderme (qui) envi(e) d’autres destins. » 1

L’univers de Cocteau se peuple en somme, de deux sortes de personnages : ceux qui se sentent bien dans leur corps. Les sans-cœur à la belle peau. Pour ne citer que les figures les plus représentatives, il y a ce fameux et incontournable personnage de Dargelos des Enfants terribles et du Livre blanc. Sinon le Stopwell du Grand écart, par exemple. Et d’autres qui vivent mal : les sans-peau au gros cœur. Comme le personnage frêle de Paul des Enfants terribles, ou cet extrême nerveux de Jacques Forestier du Grand écart. Dans son entretien avec William Fifield de 1962, Cocteau explique ainsi son point de vue sur la race des sans-cœur :

‘«Peut-être que je me trompe sur eux, mais, évidemment, sur moi, ces personnages-là exercent une extrême séduction, c’est certain, oui. (…), on est toujours séduit par une chose qui contraste avec soi(…). Par ce qui est loin de nous(…) à propos de Dargelos, je parlais de ce sexe mystérieux de la beauté, qui atteint même ceux qui estiment y être réfractaires, n’est-ce pas ? Ce prestige, c’est une sorte de… de dandysme que je n’ai pas et qui m’étonne, voyez-vous ce que je veux dire ? Je suis attiré par une sorte de prestige de la personne, je suis moi-même trop rapide, trop, comment dirais-je, trop bête… trop bête c’est le mot exact. (…), je suis séduit par les gens qui ont un prestige mystérieux qui vient on ne sait d’où, qui vient sans doute d’un manque de cœur. (…), justement, moi qui vis perturbé et dérangé par le cœur, il est probable que je suis émerveillé par des personnes qui ne sont pas dérangées par le cœur, que je suis attiré par ces personnes qui ont, en somme, la possession totale d’elles-mêmes. »2

Cette catégorie de personnes représente aux yeux de Cocteau, des « antidotes ». Une sorte de remède humain contre ses « poisons personnels », internes, sa « personnalité » (Jean Cocteau par Jean Cocteau, p. 78) trop sensible. Le sentiment de laideur et une nature excessive. Les types contraires à lui-même en somme. Voilà pourquoi notre écrivain accordait une grande importance à cette devise :

‘« Le bonheur exige du talent. Le malheur pas. On se laisse aller. On s’enfonce. C’est pourquoi le malheur plaît(…). J’ai la peau de l’âme trop sensible. Il faudrait apprendre à son âme à marcher pieds nus. S’y faire une corne. Se répéter la sentence chinoise : « Rétrécis ton cœur. » »3

Mais est-il possible de rétrécir et durcir un « cœur trop gros » ? En effet, il y a un « grand écart » entre la devise et la réalité, entre l’intelligence et le sentiment. C’est une des « difficultés » qui ne « s’arrangent pas » dans la vie : la « difficulté d’être » écorché-vif dans une époque où le « cœur humain ne se porte plus »(Jean Cocteau par Jean Cocteau, p. 76). En 1955, dans une de ses Lettres de l’Oiseleur, Cocteau avoue ainsi :

‘« Et voilà. Je ne suis pas et ne serai jamais un « dur à cuire » ou « dur de cuir ». Je ne partage pas la morgue moqueuse de notre époque. »1

La plume de notre écrivain a ce don de pincer et déloger cette espèce d’épine invisible, cachée sous la peau humaine. Installé si malicieusement dans la mince épaisseur de l’épiderme, le mal-être fragilise, paralyse l’homme. Car lentement, il creuse un abîme de détresse qui, à trop tarder d’être réparé, sera impossible à combler par la suite. Un trou béant dans l’âme. Le gouffre du mal-être. C’est pourquoi, chez un écorché-vif, tout élan vers le monde extérieur ressemble à un saut périlleux impossible à réaliser. La moindre exposition de soi demande un immense effort de se convaincre et d’oublier un moment ce sentiment de honte d’être laid, indésirable et inutile. Il lui faut beaucoup de courage pour s’ouvrir, se montrer et se fondre dans la foule insouciante. Pour l’homme devenu maladivement timide, être simplement là ou de se promener à l’aise devant autrui, ressemble à une punition, une tragédie. Aussi reste-t-il trop souvent cloîtré dans sa peau presque inexistante.

Aux yeux de Cocteau, le monde humain se coupe ainsi en deux sphères : celle du « bien-être » pour les chanceux et les bienheureux. Et celle du « mal-être » pour les malheureux, les complexés. Bien évidemment, au beau milieu, il y ce mur infranchissable qui les sépare : la beauté. Dans son étude intitulée « Dionysos et Orphée », Serge Dieudonné nous offre ainsi cette belle remarque :

‘« Pour Cocteau, l’humanité se divise psychologiquement et socialement en ces deux moitiés sinon ennemies du moins antagonistes. La fascinante race des diamants possède pour destin de toujours rayer la misérable espèce des vitres ; et ceux qui naissent giflés ne pourront, malgré qu’ils en aient, accéder à la hautaine caste des gifleurs. Ces fatidiques attributs se disputent quelquefois l’âme d’un même homme, le poète nous en fournit tout le premier la preuve. Il appartient à cette race malheureuse des serfs pour qui le moindre regard de la beauté interdite inflige une blessure ; pour ses pareils, la beauté ne procède que par coups de poing. Le despotisme du cœur qu’il convoite le dégrade à ne devenir qu’un suppliant. »2

Ainsi, dans son écriture, Cocteau exploite ce thème central : le croisement des personnages de deux origines différentes ainsi que son issue désastreuse. Lorsqu’un « diamant » et une « vitre » se frottent, la conséquence n’est que trop évidente. Et toutes leurs rencontres manœuvrées par l’écrivain, sont destinées à souligner une des vérités humaines immuables. Sous les apparences simplistes et plates des récits de Cocteau, racontant les faits divers des aventures amoureuses de l’adolescence, il y a un véritable drame existentiel qui se cache. L’éternel et périlleux grand écart entre l’apparence et l’être : un écart qui ne se réduit jamais. Un triste abîme humain, voilé par la surface à la fois si fine mais aussi si capricieuse qu’est la peau humaine.

Notes
2.

« Huitième entretien », in Entretiens avec André Fraigneau, Du Rocher, Monaco, 1988, p. 94.

1.

« Dix ans après », postface de Milorad, in Lettres à Milorad de Jean Cocteau, Saint-Germain-des-Prés, Paris, 1975, p.195.

2.

« De mon physique », in La Difficulté d’être, Du Rocher, Monaco, 1989, p. 35.

1.

« De la douleur », in La Difficulté d’être, op. cit., pp. 105-108.

2.

Idem, pp. 109-111.

3.

« D’être sans être », in La Difficulté d’être, op. cit., p. 159.

1.

Jean Cocteau /Jacques Maritain : Correspondance 1923-1963, Gallimard, Paris, 1993, p. 226. Ce livre représente le n°12 de la série Cahiers Jean Cocteau.

2.

« 7 décembre 1953 », in Le Passé défini, t.2, Gallimard, Paris, 1985, p. 349. Souligné par l’auteur.

3.

Honoré de Balzac, La Peau de chagrin, Gallimard (Folio), Paris, 1996, p. 60.

1.

« Postambule », in Le Potomak, Passage du Marais, Paris, 2000, p. 209.

2.

« Après coup », op.cit., p. 57.

3.

La Belle et la Bête : Journal d’un film, Du Rocher, Monaco, 1989, p.11 ; p. 13.

4.

Poésie de journalisme, Pierre Belfond, Paris, 1973, p. 38.

1.

« Ariane », in Le Potomak, p. 170.

2.

Jean Cocteau par Jean Cocteau : Entretiens avec William Fifield, Stock, Paris, 1973, pp. 75-77. Souligné par l’auteur.

3.

Journal 1942-1945, Gallimard, Paris, 1989, p. 586.

1.

Lettre à Jacques de Lacretelle, 20 octobre 1955, in Lettres de l’Oiseleur, Du Rocher, Monaco, 1989, p. 164.

2.

Serge Dieudonné, « Dionysos et Orphée », in Cahiers Jean Cocteau, n°10, Gallimard, Paris, 1985, p. 231 : cette étude a pour thème l’influence fondamentale de Friedrich Nietzsche chez notre écrivain.